AFFAIRE MARTINEZ ZOGO : Le procès se déroule désormais au palais d’Étoudi

Etoudi L'affaire dépasse le cas Zogo et soulève la question de l'indépendance de la justice au Cameroun

Fri, 12 Jun 2026 Source: www.camerounweb.com

Les multiples reports du procès de l'affaire Martinez Zogo et le refus de communiquer le dossier aux avocats, malgré les garanties prévues par la loi camerounaise deviennent inquiétants. Cette situation porte atteinte au droit à un procès équitable et révèle une ingérence du pouvoir exécutif dans la procédure judiciaire. L'affaire dépasse le cas Zogo et soulève la question de l'indépendance de la justice au Cameroun.

Quand le dossier devient secret, le procès devient simulacre. Il y a des renvois qui tuent plus que les balles. La Cour suprême du Cameroun a encore repoussé son délibéré dans l’affaire Martinez Zogo, au 9 juillet 2026. Motif officiel : l’absence du président de la Chambre judiciaire. Trois ans jour pour jour après l’assassinat du journaliste à Ebogo, la haute juridiction recule. Elle recule sur la forme. Et surtout sur le fond : le droit d’accès au dossier.

Le nœud du dossier n’est pas dans la salle d’audience. Il est dans un carton au greffe. Depuis l’ouverture des débats devant le Tribunal militaire de Yaoundé, partie civile et avocats de la défense réclament la même chose : la mise à disposition des pièces pour en prendre copie. Le ministère public, seul détenteur du dossier complet, oppose une fin de non-recevoir. Or le droit camerounais est limpide. L’article 307 du Code de procédure pénale dispose : « Le dossier de la procédure est mis à la disposition des avocats des parties au greffe du tribunal… Ils peuvent en prendre copie à leurs frais ». Le principe, c’est l’accès. Le secret n’est que l’exception. Trois ans de refus, ce n’est plus de la prudence. C’est du déni.

La raison de ce déni est tombée sur papier en-tête. Le 2 décembre 2025, une note confidentielle du Secrétariat général de la Présidence parvient au ministre d’État chargé de la Justice, garde des Sceaux Laurent Esso. On peut y lire : « J'ai l'honneur de vous répercuter les très hautes instructions du Chef de l'État vous prescrivant en ce qui vous concerne de veiller à ce que le tribunal militaire vide saisine au fond sans aucune mise en liberté provisoire et dans le strict respect des procédures. » À partir de ce moment, le procès cesse d’être judiciaire pour devenir administratif. Le tribunal militaire ne refuse pas les copies par zèle procédural. Il exécute une consigne. Le renvoi du 9 juillet 2026 n’est plus un calendrier de justice. C’est un calendrier de pouvoir.

La jurisprudence, elle, ne laisse aucune place au doute. La Chambre judiciaire de la Cour suprême l’a déjà jugé : refuser l’accès aux pièces, c’est violer le droit à un procès équitable, garanti par l’article 6 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. Sans dossier, pas de préparation. Sans préparation, pas de défense. Sans défense, pas de justice. C’est mathématique.

Trois ans de blocage sur l’élémentaire s’appuient sur trois béquilles. L’alibi du secret d’abord : on invoque tour à tour le "secret de l’instruction" puis le "secret défense". Le secret protège l’enquête en cours. Il n’enterre pas le procès. Un procès sans pièces, c’est un théâtre où seule l’accusation a le script. Le déséquilibre des armes ensuite : le parquet construit son accusation sur dossier. La défense plaide à l’aveugle. Dans un procès criminel, cette inégalité tue l’équité. La stratégie de l’usure enfin : trois ans après Ebogo, le délai n’est plus un délai. C’est une méthode. Faire durer jusqu’à l’oubli. Laisser le temps user les témoins, fatiguer les familles, éteindre la colère publique. Bloquer les mises en liberté provisoire par note administrative, c’est aussi contrôler la parole. En prison, on surveille. Dehors, on parle. La parole reste donc sous clé avec les accusés.

Le 9 juillet 2026 dépasse le seul dossier Zogo. La Cour suprême aura à dire si l’article 307 du Code de procédure pénale a encore force de loi au Cameroun, ou s’il n’est plus qu’un vœu pieux pour étudiants en droit. Elle dira surtout si une note confidentielle peut désormais remplacer le Code. Car quand le SGPR répercute des "très hautes instructions" pour indiquer à un tribunal comment juger, la justice cesse d’être justice. Elle devient greffe de l’exécutif. Greffier, pas juge.

Le danger n’est pas Martinez Zogo. Le danger, c’est qu’après Zogo, la justice camerounaise admette que son sort se joue dans les bureaux du pouvoir, et non dans les prétoires. Trois ans se sont écoulés. Le 9 juillet 2026 entamera l’année 4. Les Camerounais n’attendent plus de discours. Ils attendent un jugement. Ils attendent que la justice cesse de se cacher derrière son propre dossier pour regarder enfin la vérité en face. Car un dossier confisqué pendant trois ans sur ordre administratif, ce n’est plus une procédure. C’est une décision politique. Et une justice qui refuse les copies, c’est une justice qui a peur de ses propres pièces.

Duke Atangana Etotogo

Source: www.camerounweb.com