La réponse du régime se lit dans ses actes plus que dans ses discours
Beaucoup d’observateurs de la vie politique mettent en parallèle les trajectoires d’Olivier Bibou Nissack et de Cabral Libii. Ils s’interrogent sur une éventuelle différence de traitement entre les opposants qui choisissent la mobilisation de rue et ceux qui évoluent dans les institutions.
Deuxième volet de notre série. Par-delà la querelle sur les procès-verbaux de 2018, le destin croisé d'Olivier Bibou Nissack et de Cabral Libii pose une question plus fondamentale. Où passe, au Cameroun, la frontière entre l'opposition que le régime tolère et celle qu'il embastille ?
Bibou Nissack et Cabral Libii se disputent aujourd'hui la mémoire de 2018. Leur passe d'armes a surtout été lue sous l'angle des PV de 2018, des alliances manquées et des rancœurs personnelles. Le véritable sujet se trouve ailleurs. Il tient dans le contraste de deux trajectoires qui prétendent combattre le même système et racontent pourtant deux Cameroun différents.
L'un parle depuis les bancs de l'Assemblée nationale. L'autre a rédigé sa réponse depuis la Prison centrale de Yaoundé, local 11, quartier spécial 1, dans une lettre datée du 21 septembre 2026. Le 22 septembre a marqué le sixième anniversaire de son arrestation.
Cette différence n'est pas seulement biographique. Elle dit comment le pouvoir trie ses adversaires.
I - L'asymétrie judiciaire
Le bagnard
Les faits sont établis. Le 22 septembre 2020, jour des marches appelées par le MRC, les forces de l'ordre interpellent Olivier Bibou Nissack à son domicile, devant son épouse et ses enfants. Il n'a pas encore marché. Après plus d'un mois de garde à vue au Secrétariat d'État à la Défense, il rejoint la prison de Kondengui le 3 novembre 2020.
Le 27 décembre 2021, le tribunal militaire de Yaoundé le condamne à sept ans de prison ferme, en même temps que le professeur Alain Fogué, trésorier national du MRC. Une cinquantaine d'autres militants écopent de peines allant d'une à six années. Des civils jugés par une juridiction militaire, pour des chefs relevant de l'insurrection et de la rébellion. Tel est le prix payé pour une intention de manifester.
Le député
En face, Cabral Libii, arrivé troisième de la présidentielle de 2018, préside le PCRN et siège à l'Assemblée nationale. À notre connaissance, aucune poursuite pénale n'a été engagée contre lui au Cameroun pour ses prises de parole politiques.
C'est précisément ce contraste que Bibou Nissack interroge dans sa lettre. Il y évoque des déclarations passées du député sur le rôle qu'auraient joué des jerricans d'essence dans la protection du vote du PCRN, et lui attribue des menaces contre des magistrats et les bâtiments qui abritent leurs offices. Nous n'avons pas retrouvé, à ce stade, ces propos dans leur source d'origine. Ils demeurent l'affirmation d'une partie à la querelle.
Le fait que la question soit posée, et par qui, compte pourtant déjà. Un homme condamné pour avoir voulu marcher demande publiquement pourquoi d'autres n'ont jamais été inquiétés. La question reste, pour l'heure, sans réponse.
II - La rhétorique du régime
Le vocabulaire judiciaire n'est jamais neutre. En qualifiant d'insurrection une marche annoncée comme pacifique, le pouvoir a fait basculer une modalité d'expression garantie par la Constitution dans le registre de l'atteinte à la sûreté de l'État. Le glissement remplit une fonction précise. Il transforme un désaccord politique en menace sécuritaire et justifie par avance le recours à la juridiction militaire.
Bibou Nissack le formule à sa manière. Lui est incarcéré pour avoir eu l'intention de prendre part à une manifestation non violente, tandis que le député aurait, selon lui, défendu les victoires du PCRN « par la menace du carburant et du feu ». Si ces propos sont avérés, l'asymétrie devient vertigineuse. S'ils ne le sont pas, une constante demeure, que chacun peut vérifier. La sévérité de l'État s'est abattue sur ceux qui appelaient à descendre dans la rue.
D'où notre hypothèse. Dans ce régime, la ligne rouge ne sépare pas le discours modéré du discours virulent. Elle sépare la parole de la mobilisation. On peut critiquer, parfois durement, depuis une tribune. On ne peut pas rassembler.
III - Le dilemme de la participation
Il serait tentant d'opposer une opposition institutionnelle, incarnée par Cabral Libii, à une opposition de la rue, incarnée par le MRC. La lecture est commode. Elle est fausse.
Le MRC n'a jamais tourné le dos aux institutions. Maurice Kamto a disputé la présidentielle de 2018 et s'est classé deuxième selon les résultats officiels. Le boycott des législatives et des municipales de 2020 s'analyse comme un choix de survie du parti, non comme un refus de principe. Et en 2025, c'est le système lui-même qui a fermé la porte, en écartant la candidature de Maurice Kamto à la présidentielle.
Le véritable dilemme n'est donc pas un libre choix entre l'hémicycle et la rue. Il tient au fait que le régime ouvre les institutions aux uns et les referme sur les autres. Pour Cabral Libii, la voie parlementaire est restée praticable. Pour le MRC, chaque porte institutionnelle s'est rétrécie, et le pouvoir a criminalisé la rue, son dernier espace d'expression.
Selon Bibou Nissack, le député serait même entré à Kondengui à l'occasion d'une mission parlementaire, aux côtés d'un élu du RDPC. Si le récit est exact, l'image résume tout. Le même lieu accueille l'un comme visiteur officiel et retient l'autre comme détenu.
IV - Deux capitaux politiques
Le bagnard comme symbole
Dans l'histoire politique africaine, la prison fabrique souvent des symboles. L'incarcération cesse d'être une simple sanction pour devenir une source de légitimité. Aux yeux des militants, celui que le régime enferme est celui qu'il redoute. Le capital politique de Bibou Nissack ne doit rien à un mandat électif. Six années de détention l'ont forgé. L'ancien porte-parole de Maurice Kamto signe d'ailleurs sa lettre « Ngataman Kamtozard », le prisonnier de Kamto dans le parler camerounais. Sa fidélité intacte fait de lui, pour beaucoup de militants, l'un des espoirs du MRC.
Le député sous soupçon
Le parlementaire d'opposition affronte une épreuve inverse. Il doit démontrer sans relâche que sa présence dans les institutions ne l'a pas changé en partenaire du système. Chaque compromis devient un indice, chaque absence de poursuite un soupçon.
La thèse d'une opposition tolérée, voire utile au régime pour afficher une façade démocratique, se nourrit de ce contraste. Nous la tenons pour une hypothèse sérieuse, que les faits à venir confirmeront ou démentiront. L'honnêteté impose d'y verser aussi ce que Bibou Nissack reconnaît lui-même : Cabral Libii a publiquement réclamé sa libération. Le prisonnier juge ce geste « trop peu, trop tard ». Il n'en demeure pas moins un fait.
V - Le révélateur
Le débat ne se réduit pas au duel de deux anciens amis. Il porte sur une question institutionnelle que le Cameroun élude depuis des années. Pourquoi certains opposants finissent-ils dans les cellules de Kondengui, quand d'autres poursuivent leur parcours dans les couloirs de Ngoa-Ekellé ? Pourquoi une marche pacifique devient-elle une insurrection, quand des excès verbaux se dissolvent sans suite ?
La réponse du régime se lit dans ses actes plus que dans ses discours. Il mesure ses adversaires non à la vigueur de leurs mots, mais à leur capacité de mobiliser.
Reste la question la plus dérangeante. Dans le Cameroun de Paul Biya, est-on plus dangereux pour le pouvoir assis à l'Assemblée nationale, ou debout, pacifiquement, dans la rue ?
John Lawson