Il se plaint de pressions de Ferdinand Ngoh Ngoh concernant le traitement du dossier de la CDEC
Le conflit opposant la Caisse des dépôts et consignations du Cameroun (CDEC) à la BEAC et à la COBAC autour du transfert et de la gestion de fonds détenus par les banques et autres institutions. Le gouverneur de la BEAC a dénoncé des pressions exercées par Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la Présidence, pour faire avancer le dossier dans le sens souhaité par Yaoundé. Cette dimension politique donnerait au conflit une portée dépassant la seule question financière.
Le bras de fer opposant la Caisse des Dépôts et Consignations du Cameroun (CDEC) aux institutions monétaires de la CEMAC prendrait désormais une dimension beaucoup plus politique. Le gouverneur de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) se plaint de pressions du Secrétaire général de la Présidence de la République du Cameroun, Ferdinand Ngoh Ngoh, concernant le traitement du dossier de la CDEC.
Cet épisode intervient toutefois au cœur d’un conflit institutionnel bien réel, qui oppose depuis plusieurs années Yaoundé aux autorités monétaires communautaires sur le statut, les ressources et la supervision de la CDEC.
Derrière la querelle, des sommes considérables
Pour comprendre l’affaire, il faut revenir à la mission de la CDEC. Créée par une loi camerounaise de 2008 et effectivement opérationnalisée plusieurs années plus tard, cette institution publique est notamment destinée à recevoir et gérer certaines catégories de dépôts, consignations, cautions et avoirs en déshérence.
Un décret du Premier ministre du 1er décembre 2023 prévoit ainsi le transfert à la CDEC des fonds et valeurs qui lui sont légalement dévolus et qui demeurent détenus par différentes administrations, entreprises, établissements financiers, professions judiciaires ou autres personnes physiques et morales.
Mais l’application de ce dispositif camerounais s’est heurtée à une question majeure : que se passe-t-il lorsque le transfert de ces ressources touche directement les banques, alors que celles-ci sont soumises à une réglementation communautaire CEMAC et à la supervision de la COBAC ?
C’est précisément là que commence le conflit.
La CDEC défend la souveraineté camerounaise
La position défendue par la CDEC est relativement claire : les dépôts et consignations relevant de sa mission constitueraient un service public national, distinct de l’activité bancaire classique.
À Yaoundé, les responsables de la Caisse contestent donc depuis plusieurs mois ce qu’ils considèrent comme une extension excessive des compétences de la BEAC et de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC).
Le différend est devenu particulièrement visible en 2026. En juin, la CDEC a notamment contesté des projets de textes de la COBAC visant à encadrer les Caisses de dépôts de la sous-région, considérant que le régulateur communautaire empiétait sur des compétences relevant des États.
Le directeur général de la CDEC, Richard Evina Obam, avait déjà publiquement accusé le régulateur bancaire de faire obstacle au transfert de ressources destinées à son institution.
La BEAC et la COBAC invoquent, elles, la stabilité financière
Mais l’autre camp dispose également de solides arguments institutionnels.
La question ne porte pas uniquement sur la souveraineté du Cameroun. Elle concerne également la stabilité du système bancaire de toute la CEMAC.
Si plusieurs centaines de milliards de FCFA actuellement inscrits dans les bilans des banques devaient être transférés rapidement vers une institution publique, l’opération pourrait avoir des conséquences sur leur liquidité et leurs équilibres financiers.
Cette préoccupation est suffisamment sérieuse pour avoir été évoquée dans les discussions entre le Cameroun et le Fonds monétaire international. Le FMI relevait que le gouvernement camerounais poursuivait son dialogue avec les banques, la BEAC et la COBAC concernant le transfert des fonds et titres destinés à la CDEC, précisément en tenant compte des risques pour la stabilité financière et des intérêts des déposants.
Autrement dit, le conflit n’oppose pas simplement une institution camerounaise à une banque centrale : il confronte deux logiques juridiques et économiques.
D’un côté, Yaoundé entend exercer les prérogatives qu’il estime tirer de sa législation nationale.
De l’autre, les institutions communautaires rappellent implicitement que l’appartenance à une union monétaire impose également le respect de règles communes.
Des pressions de Ferdinand Ngoh Ngoh ?
C’est dans ce contexte déjà extrêmement tendu qu’intervient le secrétaire général de la présidence de la République, Ferdinand Ngoh Ngoh.
Le gouverneur de la BEAC constate des pressions provenant du puissant Secrétaire général de la Présidence camerounaise afin de faire évoluer le dossier dans le sens souhaité par Yaoundé. Car la BEAC n’est pas la Banque centrale du Cameroun.
Elle est la Banque centrale commune aux six États de la CEMAC : Cameroun, République centrafricaine, Congo, Gabon, Guinée équatoriale et Tchad.
Son gouverneur dirige donc une institution communautaire dont les décisions ne peuvent, en principe, être dictées par les intérêts particuliers d’un seul État membre, fût-il le Cameroun.
La question deviendrait alors particulièrement sensible : jusqu’où les autorités d’un État membre peuvent-elles intervenir politiquement dans un dossier relevant également des compétences d’une institution communautaire ?
Une bataille de pouvoir derrière une bataille juridique ?
Le dossier CDEC dépasse ainsi progressivement la simple question des dépôts en déshérence. Il touche désormais au partage des pouvoirs entre souveraineté nationale et intégration communautaire.
Le Cameroun considère qu’il doit pouvoir organiser un service public national et récupérer les ressources que sa législation attribue à sa Caisse des dépôts. La BEAC et la COBAC doivent, pour leur part, veiller aux conséquences de ces décisions sur le système bancaire et au respect des règles communes aux six États.
C’est précisément cette frontière qui est aujourd’hui disputée.
L’adoption d’un cadre prudentiel communautaire applicable aux Caisses de dépôts a encore renforcé l’enjeu en plaçant ces institutions dans un dispositif de surveillance de la COBAC, orientation que la CDEC camerounaise continue de contester sur le terrain juridique.
Dans le dossier CDEC-BEAC-COBAC, c’est désormais autant la gouvernance de l’intégration monétaire en Afrique centrale que la gestion des milliards de FCFA concernés qui se retrouve au centre du débat.
Boris Bertolt