Pourquoi Emmanuel Leubou est-il en prison depuis 2018 alors que les preuves semblent plaider pour son innocence ? Pourquoi Leufang Célestina Nkeng, dont les identifiants sont au cœur de la fraude documentée, «a-t-elle comparu libre durant toute la procédure» ? Et pourquoi les réquisitions du ministère public se font-elles attendre depuis dix mois après la fin de l'audition des témoins ? Jeune Afrique, dans son enquête exclusive du 6 juin 2026, apporte une réponse en révélant les connexions politiques et personnelles de la principale mise en cause — un réseau de protection qui explique, mieux que tout autre argument, pourquoi cette affaire «enlise» la justice camerounaise.
Leufang Célestina Nkeng : proche d'Amougou Belinga, d'Esso et de Motaze
La révélation centrale de Jeune Afrique est contenue dans quelques lignes qui disent tout sur la raison du blocage judiciaire. «Leufang Célestina Nkeng est proche de la magistrate Sarah Limunga Itambi, épouse du magnat des médias Jean-Pierre Amougou Belinga, incarcéré dans l'affaire Martinez Zogo». Premier cercle de protection : la femme du patron de Vision 4 — lui-même au cœur du procès le plus médiatisé du moment, pour commandite présumée de l'assassinat de Martinez Zogo.
Mais ce n'est pas tout. Jeune Afrique révèle que Leufang «appartient à ces hauts responsables qui gravitent dans l'orbite de Laurent Esso, ministre de la Justice, et de Louis Paul Motaze, actuel ministre des Finances». Deux ministres en exercice — le Garde des Sceaux et le patron des Finances. La fraudeuse présumée gravite dans l'orbite du ministre qui supervise son ministère d'origine et du ministre qui dirige l'appareil judiciaire. Triangle parfait de protection institutionnelle.
Jeune Afrique révèle une séquence politique significative dans la gestion de ce dossier au niveau ministériel. C'est sous Alamine Ousmane Mey — premier ministre des Finances à avoir été informé de la fraude — que l'investigation de Leubou est lancée et soutenue. Mais quand le dossier arrive à la justice, le ministère est désormais dirigé par Louis Paul Motaze — dont le journal révèle la proximité avec Leufang Célestina Nkeng. Et c'est sous Motaze que le retournement se produit : Leubou passe de témoin expert à accusé, puis à détenu.
Cette séquence dit implicitement ce que Jeune Afrique formule prudemment : le changement de ministre des Finances a coïncidé avec un changement de positionnement judiciaire défavorable au dénonciateur. Leubou a perdu son protecteur institutionnel et s'est retrouvé face à un environnement judiciaire dont les acteurs clés entretenaient des liens avec la mise en cause qu'il avait dénoncée.
Jeune Afrique révèle un épisode particulièrement révélateur de la guerre d'information menée contre Leubou. «À l'approche de l'élection présidentielle de 2018, plusieurs officines ont propagé la rumeur selon laquelle Emmanuel Leubou aurait perçu jusqu'à 2 601 salaires pendant près de dix ans — soit plus de 400 milliards de FCFA détournés.» Une information «fausse», précise le journal — mais qui «ressurgit à l'approche de chaque audience», comme si quelqu'un avait intérêt à maintenir cette fausse réputation dans l'opinion publique.
«Les auteurs de cette campagne n'ont jamais été identifiés», note sobrement Jeune Afrique. Mais la temporalité est éloquente : la campagne de désinformation démarre à l'approche d'une élection présidentielle — au moment où tout scandale financier peut être instrumentalisé politiquement — et refait surface systématiquement avant les audiences. Une campagne ciblée, coordonnée, dont les auteurs restent dans l'ombre — et dont le seul bénéficiaire identifiable est le camp adverse à Leubou.
Jeune Afrique pose la question que le procès devra un jour trancher — et qui dépasse largement la personne de Leufang Célestina Nkeng. «Est-elle la partie émergée d'un système de fraude plus vaste ?» Car 5,5 milliards de FCFA par mois — soit potentiellement 66 milliards par an — ne disparaissent pas dans l'anonymat. Ces sommes arrivent quelque part. Dans des comptes, dans des poches, dans des réseaux. Et si Leufang n'est que «la partie émergée», les parties immergées — celles que les identifiants effacés, les messages supprimés et les connexions politiques protègent — restent encore dans l'ombre.
L'affaire Leubou est l'affaire Martinez Zogo de la finance publique camerounaise : un dénonciateur qui finit en prison, des puissants qui circulent librement, et une justice qui multiplie les reports. Pendant que Souley Onohiolo attend son remaniement, Emmanuel Leubou attend ses réquisitions. Depuis 2018.