Un document judiciaire que CAMEROUNWEB a pu consulter ne laisse planer aucun doute : le 1er juin 2021, la cour d'appel de N'Djaména a condamné Ali Koreï Mahamat à trente ans de réclusion criminelle pour le meurtre de son beau-frère, ainsi qu'au paiement de trente millions de francs CFA de dommages et intérêts. Un arrêt criminel en bonne et due forme, signé par le président Moussa Wade Djibrine et certifié par le greffier en chef. Cinq ans plus tard, l'homme ne purge pourtant aucune peine. Il vit à Ngaoundéré, dans l'Adamaoua camerounais, où il se rendrait chaque matin à son travail au bureau national de fret — sous la protection, selon des révélations qui interrogent directement la diplomatie française, d'un système d'impunité transfrontalier.
Ces informations sont portées à la connaissance du public par le journaliste et lanceur d'alerte camerounais Boris Bertolt, dont les publications sont connues pour avoir déjà mis au jour plusieurs dossiers sensibles impliquant les cercles du pouvoir à Yaoundé. Selon les révélations de Boris Bertolt, une réunion se serait tenue au siège de la Direction générale de la recherche extérieure (SED) à Yaoundé, à la suite de la mise en lumière de cette affaire sur sa page. Toujours selon le lanceur d'alerte, l'ambassadeur du Tchad au Cameroun et Yaya Douna, présenté comme leader de la communauté tchadienne à Ngaoundéré, auraient explicitement demandé aux autorités camerounaises de s'abstenir de toute arrestation d'Ali Koreï Mahamat, et plus encore de toute extradition vers la France.
Un fugitif que la France cherche à faire arrêter depuis des années
Le profil d'Ali Koreï Mahamat n'est pas inconnu des rédactions. Une enquête publiée en mars 2024 par le média Afrique XXI avait déjà documenté, dans le détail, le parcours judiciaire de ce Franco-Tchadien : après avoir abattu à coups de pistolet son beau-frère de 19 ans à N'Djaména en novembre 2018 et blessé son beau-père, il avait été incarcéré à la prison de haute sécurité de Koro Toro. Or, selon cette enquête, il s'en est évadé en 2022 probablement grâce à des complicités haut placées, dans un contexte où l'évasion semblait viser à faire pression sur le nouveau compagnon de son ex-épouse, le journaliste Thomas Dietrich, auteur d'enquêtes dérangeant le régime tchadien.
L'enquête d'Afrique XXI rapportait par ailleurs qu'à l'époque, la diplomatie française affichait une tout autre posture que celle décrite aujourd'hui par Boris Bertolt : interpellée par des parlementaires français, la ministre des Affaires étrangères de l'époque, Catherine Colonna, avait indiqué que l'ambassadeur de France à N'Djaména était intervenu à plusieurs reprises auprès des autorités tchadiennes pour signaler la dangerosité du fugitif, regrettant l'absence de mandat d'arrêt tchadien à son encontre. C'est également un document de l'ambassade de France à N'Djaména qui avait permis, en 2023, d'établir devant la justice française la réalité de l'évasion et la menace que représentait le fugitif.
Un changement de posture qui interroge
C'est précisément ce contraste qui rend les révélations de Boris Bertolt particulièrement embarrassantes pour la diplomatie française. Si, en 2022 et 2023, l'ambassade de France affichait une position de fermeté à l'égard du dossier Ali Koreï Mahamat — au point de documenter elle-même son évasion pour appuyer une procédure judiciaire en France —, le lanceur d'alerte affirme aujourd'hui que l'ambassade de France aurait, lors de la réunion tenue à Yaoundé, rassuré la partie tchadienne en indiquant qu'elle n'exercerait aucune pression pour l'exécution du mandat d'arrêt international délivré par un juge à Tours. Un mandat dont l'existence confirmerait, si elle est avérée, que la justice française a fini par obtenir ce qu'elle peinait à établir en 2022 : la preuve permettant d'agir contre le fugitif.
Selon Boris Bertolt, cette inflexion s'expliquerait par la volonté de Paris de ne pas fragiliser ses relations avec N'Djaména, dans un contexte où Ali Koreï Mahamat serait un proche parent du président tchadien Mahamat Idriss Déby — une proximité familiale qui, si elle est confirmée, éclairerait la réticence supposée des deux capitales à agir.
Le silence des autorités camerounaises
Ce que documentent les révélations de Boris Bertolt, c'est aussi la responsabilité du Cameroun dans ce dossier. Recherché par la justice française, condamné par la justice tchadienne, Ali Koreï Mahamat vivrait à visage découvert à Ngaoundéré sans qu'aucune procédure d'arrestation ne soit engagée à son encontre par les autorités camerounaises — alors même que le Cameroun dispose, en principe, des instruments juridiques nécessaires pour donner suite à un mandat d'arrêt international.