La République ne demande pas que l'on condamne Modeste Mopa
Le retour au Cameroun de Modeste Mopa Fatoing, ancien directeur général des Impôts, après trois années de détachement auprès du FMI, prend une importance particulière parce que son nom a été cité dans les débats liés à l’affaire de l’assassinat de Martinez Zogo, notamment lors de présentations d’expertises devant le Tribunal militaire de Yaoundé.
DESSOUMISSION Mopa Modeste : le retour au Cameroun, du terme d’un détachement au risque d’une comparution devant le Tribunal militaire
Il y a des coïncidences qui ne constituent pas des preuves, mais qui obligent néanmoins une société démocratique à poser des questions. Le retour au Cameroun de Modeste Mopa Fatoing en est une.
L'ancien directeur général des Impôts, qui avait été détaché auprès du Fonds monétaire international pour une durée de trois ans, se retrouve aujourd'hui au Cameroun au terme de cette période. La correspondance rendue publique en janvier 2023 indiquait explicitement que le président de la République avait marqué son « très haut accord » pour ce détachement auprès du FMI « pour une durée de trois ans ».
Cette échéance n'est donc pas, en elle-même, une anomalie.
Mais le calendrier prend une tout autre signification lorsque l'on se souvient que, quelques semaines auparavant, le nom de Modeste Mopa avait été évoqué dans le cadre du procès de l'assassinat de Martinez Zogo, notamment à la suite des travaux d'expertise judiciaire présentés devant le Tribunal militaire de Yaoundé. Plusieurs publications de presse ont rapporté que les analyses présentées lors des audiences de juin 2026 avaient fait apparaître son nom dans le débat judiciaire.
Et c'est précisément ici qu'il faut éviter deux pièges : celui de l'innocence proclamée avant le procès comme celui de la culpabilité proclamée avant le jugement.
Mopa Modeste n'est pas condamné. Le fait que son nom apparaisse dans une expertise ou dans les débats judiciaires ne vaut pas preuve de culpabilité. Mais son retour au Cameroun change objectivement la situation.
I. Le premier dossier : qu'était juridiquement le lien entre Mopa et le FMI ?
C'est cette question qui avait constitué le point de départ de mes précédentes interrogations. On a beaucoup parlé du « contrat » de Mopa avec le FMI. Or, juridiquement, les documents disponibles permettent d'abord de parler d'un détachement de l'intéressé auprès du Fonds, autorisé par les autorités camerounaises pour trois ans. La presse camerounaise avait rapporté dès janvier 2023 la décision de détachement.
Cette précision n'est pas sémantique.
Un fonctionnaire camerounais placé en détachement ou en disponibilité n'est pas dans la même situation juridique qu'un salarié recruté directement et définitivement par une organisation internationale.
C'est pourquoi la question que nous avions posée n'était pas celle de savoir si Mopa avait le droit de travailler au FMI.
Elle était plus précise : dans quelle position administrative exacte se trouvait-il, pendant quelle durée, avec quelles obligations envers l'État camerounais et selon quelles modalités devait s'effectuer son retour ?
Cette interrogation était d'autant plus légitime que des sources de presse indiquaient déjà que la période de trois ans arrivait à son terme en janvier 2026. Une publication du Courrier du Cameroun rappelait notamment qu'une note de mise en disponibilité prévoyait un retour au terme de cette période.
Il faut donc distinguer deux événements :
- la fin normale d'une période administrative de trois ans ;
- une éventuelle décision du FMI de ne pas renouveler une relation professionnelle.
Le premier élément est documenté. Le second demande encore un écrit officiel du FMI.
Et cette prudence est essentielle. Mais Modeste Mopa ne fait partie des effectif du FMI.
II. Pourquoi mes interrogations sur le FMI prenaient-elles un autre relief ?
Il y a environ un mois, alors que le nom de Modeste Mopa apparaissait dans les débats autour de l'expertise judiciaire de Jean-Pierre Oloumou, j'ai repris une interrogation qui n'était pas nouvelle. J'avais voulu savoir ce que recouvrait exactement la relation juridique entre l'ancien directeur général des Impôts et le FMI.
La question n'était ni une accusation ni un procès. Elle relevait d'un principe simple : lorsqu'un haut responsable public quitte temporairement l'administration nationale pour rejoindre une organisation internationale, la transparence de sa situation administrative intéresse nécessairement le citoyen.
C'est dans cette perspective que j'avais saisi le FMI.
Cette saisine ne doit aujourd'hui être interprétée ni comme la cause d'une décision du Fonds ni comme la preuve d'une quelconque intervention de ma part dans la carrière de Mopa.
Nous ne disposons d'aucun élément permettant de dire que le FMI aurait mis fin à la relation professionnelle avec Mopa en raison de mes articles ou de ma saisine.
Ce serait une faute journalistique et universitaire que de transformer une succession chronologique en lien de causalité.
Mais l'inverse serait également une erreur : considérer que parce que nous ne pouvons pas prouver une causalité, nous devrions renoncer à examiner les faits qui se présentent désormais devant nous.
III. Le calendrier judiciaire change la nature de la question
Le véritable sujet n'est donc plus seulement le FMI. Il est désormais celui du retour au Cameroun d'un homme dont le nom a été cité dans une procédure judiciaire particulièrement sensible. Le procès Martinez Zogo se déroule devant le Tribunal militaire de Yaoundé. En juin 2026, les audiences consacrées notamment aux expertises téléphoniques ont remis sur le devant de la scène plusieurs éléments numériques et plusieurs noms. Des sources de presse ont rapporté que Modeste Mopa figurait parmi les personnes évoquées dans ce contexte.
Il faut ici être extrêmement précis.
Être cité dans une expertise n'est pas être inculpé. Être mentionné dans une conversation téléphonique n'est pas être complice d'un assassinat.
Avoir communiqué avec une personne ultérieurement suspectée n'établit pas automatiquement une participation criminelle.
Et être entendu par une juridiction ne signifie pas être coupable. C'est précisément pour cela que la justice doit pouvoir travailler.
Si les enquêteurs, le ministère public ou le Tribunal militaire estiment que la présence de Mopa est nécessaire à la manifestation de la vérité, son retour sur le territoire national lui donne désormais une existence concrète à cette éventualité.
Il n'est plus seulement un nom situé à Washington. Il est un justiciable potentiel présent au Cameroun. Et c'est là que commence une nouvelle séquence.
IV. Le retour n'est pas une arrestation
Il faut également se garder d'une autre confusion. Le retour de Mopa au Cameroun ne signifie pas qu'il sera arrêté. Il ne signifie pas davantage qu'il sera convoqué. Encore moins qu'il sera inculpé. La justice camerounaise doit décider sur la base du dossier, des éléments de preuve, des nécessités de l'instruction et des règles de procédure.
Mais une question demeure : Si son nom a suffisamment d'importance dans les éléments versés au débat judiciaire pour être évoqué publiquement, pourquoi sa présence au Cameroun ne donnerait-elle pas lieu, si la justice le juge nécessaire, à son audition ? La réponse ne peut être politique.
Elle doit être judiciaire.
V. Le danger serait de fabriquer un « fugitif » là où il n'existe peut-être qu'un témoin
Une partie du débat public a déjà employé des mots extrêmement lourds à l'endroit de Mopa. Il faut résister à cette logique. Dans une République, une personne qui se trouve à l'étranger n'est pas nécessairement en fuite.
Un fonctionnaire détaché auprès d'une institution internationale n'est pas nécessairement un fugitif.
Et un retour au pays n'est pas nécessairement une reddition.
Mais la République doit aussi éviter l'excès inverse : celui qui consisterait à transformer une situation administrative internationale en bouclier permanent contre toute interrogation judiciaire.
Le droit international, la fonction publique et la justice nationale doivent pouvoir coexister.
Le FMI n'est pas un territoire étranger où la justice camerounaise disparaît.
Mais le Cameroun ne peut pas non plus instrumentaliser une organisation internationale pour donner à une personne une présomption de culpabilité.
Entre ces deux extrêmes, il existe une voie : celle du droit.
VI. La question Mopa dépasse désormais la personne de Mopa
C'est probablement là que se trouve le véritable enjeu. Mopa n'est pas seulement un ancien directeur général des Impôts.
Il représente une génération de hauts fonctionnaires camerounais qui ont circulé entre l'administration nationale, les institutions internationales et les grands centres de décision économique.
Son parcours au FMI n'est d'ailleurs pas totalement nouveau : il avait déjà exercé des fonctions liées à l'assistance technique du Fonds avant de prendre la tête de la Direction générale des Impôts.
Son retour pose donc une question institutionnelle plus large : comment un État organise-t-il la mobilité internationale de ses hauts fonctionnaires lorsque ceux-ci peuvent, ultérieurement, être concernés par une procédure judiciaire nationale ?
La réponse doit être écrite. Elle doit être traçable. Elle doit être opposable.
Elle doit permettre de savoir qui autorise le départ, pour combien de temps, sous quel statut, qui prend en charge la rémunération, quels sont les droits et obligations de l'intéressé et dans quelles conditions s'effectue son retour.
Ce n'est pas une question personnelle. C'est une question d'État.
VII. Le FMI lui-même n'est pas au-dessus de la transparence
Le FMI poursuit actuellement sa coopération avec le Cameroun sur des questions macroéconomiques majeures. Son dernier examen Article IV, publié en avril 2026, évoque notamment les enjeux de gouvernance, de finances publiques et de gestion des risques.
Cela rend d'autant plus importante la clarté des relations entre les administrations nationales et les institutions internationales.
Une organisation internationale doit pouvoir protéger la confidentialité de ses agents et respecter ses propres règles.
Mais lorsqu'un fonctionnaire national est mis à disposition ou détaché, la question de son statut d'origine ne disparaît pas magiquement.
C'est précisément pour cela que la transparence administrative est nécessaire.
Et c'est également pour cela que ma saisine du FMI devait être comprise comme une demande de clarification, et non comme une accusation.
VIII. Le paradoxe de cette affaire
Le paradoxe est désormais saisissant. Lorsque Mopa partait au FMI, son départ était présenté comme celui d'un haut fonctionnaire camerounais appelé à mettre son expertise au service d'une institution internationale.
Trois ans plus tard, son retour intervient alors que son nom est apparu dans un dossier judiciaire qui constitue l'une des affaires les plus graves de l'histoire récente de la presse camerounaise.
Entre les deux moments, le contexte a changé. Mais le droit, lui, doit rester le même. Il ne peut pas y avoir une justice pour ceux qui sont restés au Cameroun et une autre pour ceux qui ont travaillé à Washington. Il ne peut pas non plus y avoir une justice qui condamne avant d'entendre. La seule réponse acceptable est celle de la procédure.
IX. Et maintenant ?
La question n'est donc pas : « Mopa va-t-il être arrêté ? » La question sérieuse est : « Que fera la justice camerounaise de la présence désormais effective de Mopa Modeste Fatoing sur le territoire national si elle estime que son audition est nécessaire à la manifestation de la vérité ? »
Cette formulation est volontairement prudente. Parce qu'il faut laisser la justice faire son travail. Mais elle est aussi volontairement exigeante. Parce que le retour au Cameroun d'une personne dont le nom a été évoqué dans les débats judiciaires ne peut laisser indifférent. Il appartiendra aux magistrats de déterminer si Mopa doit être entendu, dans quel statut et pour répondre à quelles questions. Il appartiendra à sa défense de faire valoir ses droits.
Il appartiendra aux parties au procès de contester les éléments qu'elles estiment contestable. Et il appartiendra au public de ne pas confondre information, soupçon, accusation et condamnation.
X. La République n'a rien à gagner à avoir peur de ses propres questions
C'est finalement à cette exigence que cette affaire nous ramène. J'avais interrogé le FMI parce qu'une question de droit administratif méritait une réponse. Aujourd'hui, le contexte judiciaire donne à cette question une portée nouvelle.
Mais je refuse d'en tirer une conclusion que les faits disponibles ne permettent pas d'établir : je ne peux pas dire que le FMI n'a pas renouvelé la relation avec Mopa à cause de mes articles.
Je ne peux pas davantage affirmer qu'une procédure judiciaire sera engagée contre lui.
Je peux seulement constater une séquence : un détachement de trois ans ; une échéance administrative ; des interrogations publiques sur son statut ; une saisine du FMI ; la citation de son nom dans les débats autour de l'expertise judiciaire ; et maintenant son retour au Cameroun.
Ces faits ne constituent pas encore une démonstration.
Ils constituent une question.
Et dans une République digne de ce nom, une question posée avec rigueur ne doit pas être combattue par le silence.
Elle doit recevoir une réponse documentée.
Si Mopa n'a rien à voir avec l'assassinat de Martinez Zogo, la justice doit pouvoir l'établir. S'il est simplement un témoin, qu'il soit entendu comme témoin. Si son nom apparaît dans des éléments qui nécessitent des explications, qu'il puisse les donner. Et si, à l'issue d'une procédure régulière, des charges existent, qu'elles soient examinées contradictoirement par la justice.
La République ne demande pas que l'on condamne Mopa Mopa.
Elle demande quelque chose de beaucoup plus simple : qu'on ne protège personne de la vérité et qu'on ne livre personne à la vindicte.
Car au fond, le véritable enjeu n'est peut-être plus le retour de Mopa.
Le véritable enjeu est de savoir si, au Cameroun, la justice peut enfin suivre une affaire jusqu'au bout, même lorsque les noms qui apparaissent dans le dossier appartiennent aux cercles les plus élevés de l'État, de l'administration ou des institutions internationales.
C'est à cette question que le retour de Modeste Mopa donne aujourd'hui une actualité nouvelle.
Vincent-Sosthène Fouda