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Cameroun : les dogmes politiques des régimes d’Ahidjo et de Paul Biya

Ahidjo Et Paul Biya.png Les dogmes politiques des régimes d’Ahidjo et de Paul Biya

Sat, 21 Nov 2020 Source: Actu Cameroun

L’unification et le centralisme ont été depuis 1961 les dogmes politiques des régimes d’Ahidjo (1960-1982) et de Paul Biya (1982-). Après la réunification du 1er octobre 1961, le Cameroun devient une République fédérale, mais hérite en pratique d’un fédéralisme boiteux avec une répartition inégale du pouvoir entre les deux états fédérés au niveau de l’Assemblée fédérale et du gouvernement.

Amadou Ahidjo est le président fédéral et John Ngu Foncha est à la fois vice-président du pays et Premier ministre du Cameroun occidental, conformément à la disposition constitutionnelle selon laquelle si le président vient du Cameroun orientai, le vice-président doit être originaire du Cameroun occidental et vice versa. Au moment de la réunification, Ahidjo exerce déjà un quasi-monopole politique au Cameroun oriental. Pour lui, seul le Cameroun occidental constitue dès lors un véritable obstacle à son projet hégémonique.

Il s’applique dès 1961 à contrôler le Cameroun occidental en usant répression et en exploitant les divisions entre anglophones. Au niveau fédéral, malgré la garantie constitutionnelle de l’anglais et du français comme langues officielles, le français est la langue administrative d’usage. Le 20 octobre 1961, Ahidjo signe un décret réorganisant le territoire fédéral en six régions administratives, dont le Cameroun occidental,- et nomme un inspecteur fédéral par région» responsable devant le président fédéral.

Ceci suscite le mécontentement des anglophones, car le Cameroun occidental ne peut être à la fois un Etat fédéré selon la Constitution et une région administrative selon un décret. L’inspecteur fédéral a plus de pouvoir que le Premier ministre élu du Cameroun occidental et le démontre quotidiennement par diverses formes d’humiliation des membres du gouvernement et du parlement fédéré. En 1962, Ahidjo signe plusieurs ordonnances limitant les libertés publiques.

La guerre contre l’Union des populations du Cameroun faisant toujours rage au Cameroun oriental, les arrestations et détentions arbitraires des opposants et syndicalistes accusés de subversion se multiplient. Bien que ces arrestations aient lieu essentiellement en zone francophone, elles suscitent l’inquiétude des dirigeants anglophones sur l’orientation répressive du pouvoir fédéral.

D’autres mesures telles que l’instauration de la conduite à droite, l’imposition du système métrique et du franc CFA sont introduites aux cours des années 1960. Le changement monétaire entraîne une réduction du pouvoir d’achat des populations anglophones d’au moins 10 pour cent. Ahidjo exige aussi au Cameroun occidental de couper tout lien avec le Royaume-Uni, et la partie anglophone perd plusieurs avantages douaniers à l’exportation dont elle bénéficiait avec les Commonwealth.

Les états fédérés ne jouissent pas de l’autonomie financière et dépendent des subventions de l’Etat fédéral. Comprenant où se .trouve le vrai pouvoir, les élites anglophones se livrent à une compétition interne pour s’assurer la meilleure position au niveau fédéral, se préoccupant davantage de plaire à Ahidjo que de défendre les populations anglophones. Ahidjo s’en sert, en instrumentalisant les rivalités entre élites et les clivages ethniques et culturels entre Grassfields au Nord, qui ont des liens culturels et linguistiques avec les Bamilékés de la région de l’Ouest francophone, et les Sawa au Sud, qui ont des liens culturels et linguistiques avec la côte francophone.

En résulte un désordre politique au Cameroun occidental, marqué par la rupture entre Foncha et Muna qui quitte le Kamerun National Democratic Party en 1965 pour former le Cameroon United Congress (CUC). En 1965, pour affaiblir davantage Foncha, qu’il estime moins accommodant sur la question anglophone, Ahidjo tente d’user de ses prérogatives constitutionnelles’pour nommer Muna Premier ministre plutôt que Ngom Jua, le dauphin de Foncha au KNDP, le parti majoritaire au parlement du Cameroun occidental.

Il n’y parvient pas en raison de la forte opposition du parlement fédéré. Mais un an plus tard, tirant -profit de la désunion des anglophones, Ahidjo appelle à la création d’un parti unique dans les deux Cameroun, au nom de l’unité nationale. Fort du soutien de certains dirigeants anglophones comme Endeley et Muna, qui y voient une occasion de détrôner Foncha, il réussit. L’Union nationale camerounaise (UNC) est créée en 1966 et les autres partis dissous. Foncha, Jua et Bernard Fonlon (secrétaire général adjoint de la présidence), qui s’y étaient opposés au départ, se ravisent de peur de perdre leur position au niveau fédéral. Le parti unique fait perdre aux anglophones tout levier institutionnel pour plaider leur cause.

En 1968, Ahidjo peut nommer son nouvel allié Muna Premier ministre en remplacement de Jua. Une fois le parti unique créé, Ahidjo accentue la centralisation, allant jusqu’à supprimer le fédéralisme le 20 mai 1972, lorsqu’à la suite d’un référendum le Cameroun devient la République unie du Cameroun. La légalité de cette abrogation demeure contestée par les anglophones car la Constitution de 1961 ne prévoit pas de changement de la forme de l’Etat et n’envisage la révision de la Constitution que par voie parlementaire.

Les militants anglophones estiment aussi que le référendum n’aurait pas dû être organisé au niveau national mais seulement au Cameroun occidental qui avait le plus à perdre. ils soulignent enfin que dans le contexte de l’époque un référendum libre et transparent n’était pas possible, et que le scrutin a été entaché de graves irrégularités. C’est aussi en 1972 que les anglophones commencent véritablement à contester leur marginalisation.

Bernard Fonlon s’exprime publiquement au congrès national de l’UNC en 1972, critiquant le passage à la République unitaire. D’autres personnalités anglophones comme Albert Mukong et Gorji Dinka y sont farouchement opposés. Foncha et Jua, quant à eux, envoient des correspondances privées à Ahidjo et s’expriment dans la presse d’Etat pour marquer leur opposition.

Lorsque Paul Biya succède à Ahidjo en novembre 1982, il accentue encore le centralisme. Le 22 août 1983, il divise la région anglophone en deux provinces : Nord-Ouest et Sud-Ouest. En 1984, il transforme l’appellation officielle du pays en République du Cameroun (le nom de l’ancienne partie francophone) et supprime la deuxième étoile sur le drapeau, qui représentait la partie anglophone. Les anglophones constituent des mouvements et associations pour résister à leur assimilation.

En 1994, lorsque le gouvernement, sous la pression du Fonds monétaire international (FMI), annonce la privatisation de la Cameroon Development Corporation (CDC), qui joue un rôle économique et social majeur en zone anglophone, ils s’y opposent en vain. Lorsque le gouvernement tente la même année d’uniformiser les systèmes éducatifs anglophone et francophone, il se heurte à une forte résistance des syndicats d’enseignants et de parents d’élèves et crée par décret présidentiel un General Certificate of Education (GCE) Board indépendant.

L’unification laisse un sentiment de régression économique dans la partie anglophone, car elle entraine la centralisation et/ou le démantèlement des structures économiques du Cameroun occidental comme le West Cameroon Marketing Board, la Cameroon Bank et Powercam, ainsi que l’abandon de projets en gestation comme le port de Limbé, les aéroports de Bamenda et de Tiko, au profit des investissements dans la partie francophone. Le processus d’unification laisse surtout une impression de recul démocratique, d’assimilation culturelle et de déclassement politique.

Beaucoup d’anglophones sont persuadés que la partie francophone a suivi une stratégie de marginalisation du Southern Cameroons, et ne mesurent pas toujours combien la crise économique des années 1980 a aussi été désastreuse dans plusieurs régions francophones. Lorsque le multipartisme est restauré dans les anné^ 1990, les anglophones saisissent l’occasion pour faire entendre leurs griefs. Le 26 mai 1990, le Social Democratic Front, un nouveau parti d’opposition prônant le fédéralisme, à vocation nationale mais avec une forte composante d’anglophones, naît à Bamenda puis gagne du terrain dans la zone anglophone, avant d’élargir son influence dans les provinces francophones.

Il participe à l’élection présidentielle d’octobre 1992 et passe tout près de la victoire. Dans la perspective de la révision de la Constitution pour l’adapter à l’ère multipartite, les anglophones organisent la Ail Anglophone Conference (AAC) en 1993 et réclament Je retour au fédéralisme. Cette orientation est rejetée par le Comité consultatif de révision de la Constitution au profit de la décentralisation.

Dans la foulée, Foncha et Muna, les rivaux d’hier, après avoir démissionné du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, le nouveau nom du parti unique à partir de 1985) en 1990, démissionnent du comité consultatif en 1994 et critiquent ouvertement l’assimilation des anglophones.

La même année, une deuxième Ail Anglophone Conference (AAC2) est organisée à Bamenda et une partie des participants réclament un fédéralisme, à deux états ou la sécession. Pendant ce temps, Muna et Foncha. lancent des offensives diplomatiques à l’ONU pour réclamer l’indépendance du Southern Cameroons.

La position du Social Democratic Front, qui rejette la sécession et propose, face à l’opposition des francophones au fédéralisme à deux états, un fédéralisme à quatre états, est jugée ambiguë par certains militants anglophones, qui créent dès 1995 des mouvements réclamant le fédéralisme à deux états ou la sécession le plus connu est le Southern Cdmeroons National Council (SCNC), dont la frange jeune, Southern Cameroons Youth League (SCYL), a recours à l’action violente à petite échelle. D’autres initiatives diplomatiques ont été menées depuis 1996 par le SCNC à l’ONU, à la Cour Africaine de Banjul, au Commonwealth et auprès des ambassades.

Après l’âge d’or des années 1990, la contestation Anglophone s’affaiblit, se focalisant sur le plaidoyer de la diaspora anglophone à la communauté internationale et la formation d’une conscience anglophone à travers le système éducatif, les écrits d’intellectuels anglophones, les églises, associations et médias locaux. Les militants du SCNC continuent toutefois d’organiser des protestations dans les régions anglophones chaque leroctobre et quelques actions spectaculaires comme la proclamation de l’indépendance de l’Ambazonia Republic sur radio Buea en 1999 et en 2009. Malgré la naissance des mouvement? anglophones, la centralisation s’est poursuivie et les anglophones ont davantage perdu en poids politique à l’échelle nationale.

En 2017, sur 36 ministres avec portefeuille, un seul est anglophone. Le problème anglophone plonge ses racines dans une réunification mal conduite, fondée sur un projet centraliste et assimilationniste, et une marginalisation économique et administrative. A cela s’ajoutent les ambitions et les rivalités personnelles et ethniques d’élites qui n-’ont pas toujours su faire front commun pour défendre une cause anglophone de plus en plus hétéroclite. La question anglophone est depuis les années 2000 devenue une question qui divise profondément la société.

Elle se manifeste par des perceptions négatives entre populations anglophones et francophones et parfois par des stigmatisations réciproques entre citoyens. La crise actuelle constitué une résurgence particulièrement inquiétante de ce vieux problème, car jaftiais la question anglophone ne s’était manifestée avec une telle acuité. La crise actuelle a commencé le 11 octobre 2016 à Bamenda par une grève des avocats du Nord-Ouest et du’ Sud-Ouest. Leurs revendications, ignorées jusque-là par le ministère de la Justioe, portent alors sur le non-respect de la Common Law dans ces deux régions.

Les avocats réclament la traduction en anglais du Code de l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (Ohada) et d’autres textes de lois. Ils critiquent la francophonisation des juridictions de la Common Law, qui se traduit par l’affectation en zone anglophone de magistrats francophones ne maitrisant ni la Common Law, ni l’anglais, et par l’affectation de notaires, alors que cette fonction est exercée par les avocats dans le système de la Common Law. Le mépris du gouvernement et la brutalité des forces de sécurité.

Source: Actu Cameroun

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