Capitaine Effoudou : Quand l'accusation n'obtient rien, elle grandit

CAPITAINE EFFOUDOU FUITE C'est ce qui arrive aux paroles que personne ne recueille. Elles ne se taisent pas

Thu, 6 Aug 2026 Source: www.camerounweb.com

Après avoir visé d'abord des personnalités précises, puis multiplié les révélations sur des affaires présumées de corruption et de sécurité, l'ex-capitaine Donald Effoudou a bénéficié d'une tribune médiatique sans contradiction.

Depuis quinze jours, le Cameroun commente ce que dit le capitaine Effoudou Awussy. Nous voudrions regarder autre chose. Non pas le contenu de ses déclarations, que personne ne peut vérifier, mais leur trajectoire. Quatre entretiens en une quinzaine de jours, et une progression qui se lit d'elle-même.

Cette lecture ne suppose aucune intention. Nous ne prétendons pas savoir ce que cet homme veut, et ceux qui l'affirment en savent autant que nous, c'est-à-dire rien. Nous constatons ce que ses prises de parole ont produit, dans l'ordre où elles sont venues.

La courbe

Le premier entretien portait sur un homme et sur un dossier. Ferdinand Ngoh Ngoh, et l'affaire qui a mis fin à sa carrière. Le récit était circonscrit, daté, adossé à une expérience personnelle.

Le deuxième a livré ce qui avait été annoncé, le nom d'un commanditaire présumé dans l'assassinat de Martinez Zogo. C'était le sommet de la démarche, l'accusation la plus lourde qu'un ancien officier de renseignement puisse porter contre le deuxième homme d'un régime.

Rien ne s'est produit. Aucune plainte, aucune convocation, aucun démenti, aucune procédure. Le procès de l'assassinat a repris son cours sans que le nom prononcé y figure d'aucune manière.

Le troisième entretien n'est pas revenu sur ce point. Il a ouvert d'autres fronts. L'incendie de la SONARA, la crise du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, le contrôle des frontières, le marché des carburants, une structure parallèle au renseignement. Et il s'est achevé sur un appel à ce que le peuple prenne ses responsabilités, avec l'assurance que les forces de défense l'accompagneraient.

Le quatrième a changé de cible. Il porte pour l'essentiel non plus sur le secrétaire général mais sur le conseiller spécial du président de la République, l'amiral Joseph Fouda, qualifié de bandit et de crapule. Il ajoute une énumération de personnes nommées, élus, chefs d'entreprise, hauts fonctionnaires, présentées comme ayant versé des sommes considérables en échange de nominations ou de faveurs. Il remonte jusqu'à une affaire de mallette présidentielle volée à New York en novembre 2008.

Quinze jours, quatre entretiens, un périmètre qui n'a cessé de s'élargir.

Ces quatre entretiens ont été accordés au même journaliste, Morgan Palmer, sur la même chaîne, sans qu'aucun autre média n'obtienne d'échange. Le format est celui d'une parole donnée sans contradiction, le journaliste indiquant lui-même à son invité qu'il le met à l'aise et lui laisse toute latitude. Chaque volet a par ailleurs été annoncé à l'avance, avec une date et une heure de diffusion. Il ne s'agit pas d'une alerte lancée dans l'urgence, mais d'une série produite.

Pourquoi une accusation grandit

Une accusation qui porte n'a pas besoin de grandir. Elle produit ses effets et son auteur attend.

Celle-ci a grandi à chaque volet, et le mécanisme n'a rien de mystérieux. Une accusation publique n'a que deux issues normales. Ou bien une institution s'en saisit, et elle sort du débat pour entrer dans une procédure, où elle sera établie ou écartée. Ou bien elle est contredite, et elle doit se défendre sur le terrain de la preuve.

Dans les deux cas, elle cesse de croître, parce qu'elle rencontre quelque chose.

Ici, elle n'a rencontré rien. Pas de plainte, donc pas de juge. Pas de démenti, donc pas de contradiction. Or une parole publique qui n'est ni recueillie ni contestée ne peut pas rester en place. L'attention se déplace, la nouveauté s'épuise, et le seul moyen de continuer d'exister est d'élargir. Un nouveau dossier, un nouveau nom, une date plus ancienne. C'est ce que montre la courbe des quatre entretiens, et cela ne suppose aucun calcul de la part de celui qui parle. C'est ce qui arrive mécaniquement à une accusation qu'aucune institution ne vient arrêter.

Le raccord entre les deux cibles est d'ailleurs fourni par le capitaine lui-même, sous une forme qui ne peut être ni vérifiée ni contredite. Il affirme que le secrétaire général et le conseiller spécial sont liés par un pacte secret de non-agression, et lorsque le journaliste lui demande pourquoi nul ne le sait, il répond que c'est parce que c'est secret.

Nous ne disons pas que c'est faux. Nous disons qu'un argument construit ainsi ne peut être discuté par personne, et qu'il sert ici à justifier l'extension du champ.

Le déclencheur du quatrième volet est visible

Il faut noter ce que ce dernier entretien contient et que les précédents n'avaient pas. Il répond.

Le capitaine avait été mis en cause sur un plateau de télévision camerounais dans les jours précédents. Il cite les panélistes, il en nomme un, un colonel à la retraite, et il lui consacre plusieurs minutes. Il conteste des articles de presse. Il rectifie ce qu'on a dit de son père, de son grade, de son prénom, de son parcours. Il oppose des documents à ce qui a été écrit de sa révocation.

Une part substantielle de ce volet n'est donc plus une révélation sur l'État camerounais. C'est une réplique dans une controverse le concernant. Le passage consacré au colonel à la retraite en est l'illustration la plus nette, et nous n'en rapporterons pas le contenu, qui vise une personne privée pour des faits qu'aucune juridiction n'a examinés.

Ce qu'il faut lui accorder

Deux choses, et il serait malhonnête de les taire.

Il produit pour la première fois des documents. Un décret de révocation signé le 25 juin 2026 et prenant effet au 13 mars 2024, et un arrêté présidentiel le nommant chef de service à la troisième région de gendarmerie à cette même date du 13 mars 2024. Révoqué et nommé le même jour, par la même autorité. Si ces deux actes sont authentiques, et ils sont vérifiables puisque les arrêtés de nomination au ministère de la Défense sont publiés, c'est le premier élément matériel versé depuis le début. Il ne prouve rien contre quiconque. Il dit en revanche quelque chose sur l'état d'une administration.

Il précise également le motif officiel de sa révocation, une absence injustifiée prolongée, et non un acte délictueux comme plusieurs publications l'ont écrit. Sur ce point, il rectifie une erreur qui circulait, y compris dans nos colonnes par reprise.

Il indique enfin qu'il se tient à la disposition de la justice camerounaise et se déclare prêt à témoigner devant le tribunal militaire. Nous le notons, car nous avions relevé qu'il ne l'avait jamais dit. Reste que se déclarer disponible n'est ni une plainte, ni une demande d'audition, et qu'un avis de recherche émis en novembre 2024 rend sa présence impossible sur le territoire.

Ce qui n'a toujours pas bougé

Aucune pièce n'étaye les accusations elles-mêmes. Il l'explique par la nature classifiée des documents, et l'argument mérite d'être entendu. Un ancien responsable du renseignement ne peut pas produire des notes couvertes par le secret de la défense nationale sur un plateau de télévision.

Mais cet argument a une conséquence qu'il ne relève pas. Il signifie que rien de ce qu'il avance ne sera jamais vérifiable ailleurs que devant un juge. Et devant un juge, il ne peut pas se présenter.

Aucun démenti non plus. Ni le secrétaire général, ni le conseiller spécial, ni aucune autorité n'a répondu quoi que ce soit.

Les quatre portes fermées

Ce silence n'est pas une négligence. Il tient à ce que chacun des mécanismes qui devraient recueillir une accusation de cette nature est, au Cameroun, hors d'usage.

Le premier est judiciaire. L'action publique appartient au ministère public, et rien n'interdit à un magistrat de s'en saisir. Mais aucun haut responsable en fonction n'a jamais été poursuivi dans ce pays sans que la décision vienne d'abord du sommet. Ce n'est pas une règle de droit, c'est une régularité observée depuis vingt ans, et une régularité ne s'attaque pas puisqu'elle n'existe nulle part.

Le deuxième est parlementaire. Une accusation visant le secrétaire général de la présidence devrait pouvoir donner lieu à une question, à une audition, à une commission d'enquête. Aucun de ces instruments n'a été employé, et le poste en cause n'a jamais eu à rendre de comptes devant l'Assemblée en quinze ans.

Le troisième est administratif. Une inspection, un audit, une saisine de la Chambre des comptes. Ces organes existent et publient rarement, et leurs conclusions, quand elles sont rendues, ne quittent pas les bureaux qui les ont commandées.

Le quatrième est celui de la parole officielle. Un démenti engage. Il oblige à préciser, donc à s'exposer à la réplique. Le silence, lui, ne coûte rien à court terme et n'est jamais sanctionné.

Quatre portes, quatre serrures. C'est ce qui a permis à cette parole de croître, et rien n'indique que cela change.

Ce que nous en retenons

Un homme radié, sans mandat, sans institution derrière lui, occupe depuis quinze jours l'espace public d'un pays de trente millions d'habitants. Il a mis en cause le deuxième personnage du régime dans un assassinat, puis le conseiller spécial du chef de l'État dans une série d'affaires de corruption, et le procès qui se tient à Yaoundé depuis trois ans n'en a pas été affecté d'une ligne.

Précisons ce que nous entendons par sa solitude, car elle mérite d'être nuancée. Il n'est pas seul au sens matériel. Il dispose d'une tribune régulière chez un journaliste installé à l'étranger, d'une production audiovisuelle, d'un calendrier de diffusion, et d'un public qui le relaie massivement. Une partie de la presse camerounaise le combat, une autre l'amplifie, et une avocate connue a publiquement estimé que sa parole méritait attention. Ce n'est pas un homme isolé.

Il est seul au sens institutionnel, ce qui est autre chose. Aucune organisation ne porte sa parole devant une autorité. Aucun avocat n'a déposé pour lui. Aucun parlementaire n'a relayé ses accusations dans l'enceinte où elles pourraient produire un effet. Il a une audience et il n'a pas de canal.

Et c'est aussi ce que nous entendons par vide. Non pas l'absence d'institutions, elles existent toutes, elles ont des locaux, des budgets et des titulaires. Mais l'absence de fonction. Un tribunal qui juge sans jamais conclure, un parlement qui n'auditionne pas, des corps de contrôle qui ne publient pas, une communication officielle qui ne dément que ce qui touche à la santé d'un homme. Le vide n'est pas un manque, c'est un fonctionnement.

Dans un pays où une accusation de cette nature serait recueillie, elle n'aurait pas besoin d'être répétée quatre fois avec un périmètre chaque fois plus large. Elle serait instruite, ou elle serait démentie. Ici, elle n'est ni l'une ni l'autre. Elle circule, elle grossit, et elle finira par se dissoudre dans le bruit qu'elle a elle-même produit.

C'est ce qui arrive aux paroles que personne ne recueille. Elles ne se taisent pas. Elles enflent jusqu'à ce que plus personne ne les écoute.

John Lawson

Source: www.camerounweb.com