'Une armée qui prend le pouvoir ne le remet jamais à un civil isolé'
Depuis sa dernière sortie dans laquelle il a demandé à l’armée camerounaise de venir le chercher en Gambie afin de l'installer au pouvoir, beaucoup de Camerounais estiment qu'Issa Tchiroma Bakary est désormais déconnecté des réalités politiques camerounaises. Cette démarche traduit une surestimation de son influence, une mauvaise lecture des rapports de force et une absence de stratégie politique.
ISSA TCHIROMA, UN ACTEUR DÉSORMAIS HORS DE LA RÉALITÉ POLITIQUE
Issa Tchiroma Bakary n'est plus dans la réalité politique camerounaise.
Son dernier discours, prononcé depuis son exil gambien et adressé aux forces armées, en est la démonstration la plus éclatante. En demandant solennellement aux hommes en tenue de « venir le chercher en Gambie », l'ancien ministre révèle une déconnexion profonde entre sa perception du pouvoir et les dynamiques réelles qui structurent l'État camerounais.
Reprenons les faits, puis analysons.
Ce que dit le discours
Dans une allocution diffusée lundi, Issa Tchiroma Bakary s'adresse aux forces de défense et de sécurité dans le protocole complet d'un chef d'État en exercice. Il se présente comme président élu de la République à l'issue du scrutin du 12 octobre 2025, se déclare chef des armées, affirme que plus de 70 pour cent des militaires auraient porté leur suffrage sur sa personne, et annonce qu'il entend présider la fête des armées du 14 août 2026 à Yaoundé.
Puis vient la phrase centrale. Il demande aux forces armées de venir le chercher en Gambie, où il se dit retenu en exil contraint et forcé.
Rappelons les données établies. Les résultats officiels du scrutin attribuent 35 pour cent des voix à Issa Tchiroma Bakary contre 53,66 pour cent à Paul Biya. Le vote des corps habillés ne fait l'objet d'aucune ventilation publique. Le chiffre de 70 pour cent avancé dans le discours ne repose sur aucune donnée vérifiable.
1. Le pouvoir ne s'offre pas. Il se conquiert, se défend, se négocie
Dans l'histoire politique moderne, le pouvoir n'a jamais été un objet que l'on vient récupérer comme un colis oublié. Il ne se transmet pas par un geste messianique, ni par une opération de sauvetage. Il se construit dans les rapports de force, les alliances, les institutions, les réseaux et les dynamiques internes d'un appareil d'État.
L'idée qu'une armée nationale puisse traverser une frontière souveraine pour exfiltrer un homme politique en exil et l'installer au palais présidentiel relève de la fiction politique, pas de la stratégie.
2. Une armée qui prend le pouvoir ne le remet jamais à un civil isolé
L'histoire des interventions militaires en Afrique et ailleurs enseigne une constante. Les armées qui se mobilisent contre un pouvoir en place ne se comportent jamais en transporteurs constitutionnels d'un leader extérieur. Elles suivent une logique propre.
- Elles gardent le pouvoir. Le corps qui prend le risque de l'action en conserve le bénéfice.
- Elles installent un comité militaire. La transition se fait sous leur contrôle, à leurs conditions.
- Elles choisissent leur propre chef. Généralement issu de leurs rangs, jamais désigné de l'extérieur.
- Elles négocient ensuite. La restitution du pouvoir aux civils, quand elle a lieu, intervient au terme d'un processus dont elles fixent le calendrier.
Aucun précédent, du Mali à la Guinée en passant par le Gabon, ne montre une armée franchissant une frontière pour aller chercher un opposant en exil et le porter au pouvoir. Quant à l'armée camerounaise, traversée par les mêmes équilibres régionaux et générationnels que le reste de l'appareil d'État, étroitement hiérarchisée et surveillée, elle n'aurait ni l'intérêt ni la capacité de violer la souveraineté gambienne pour le compte d'un homme sans base interne organisée.
Il faut ajouter un élément que le discours semble ignorer. Le gouvernement gambien, qui accueille l'intéressé à titre humanitaire depuis novembre 2025, a publiquement averti que son territoire ne servirait pas de base à des activités subversives contre un État tiers. En appelant une armée étrangère à venir le chercher sur le sol gambien, Issa Tchiroma Bakary teste frontalement la ligne rouge fixée par son propre pays d'accueil. Il fragilise ainsi le seul acquis tangible qui lui reste, son refuge.
3. Un discours qui révèle une déconnexion du réel
La phrase « je vous demande solennellement de venir me chercher en Gambie » n'est pas un acte politique. C'est un symptôme. Elle traduit plusieurs glissements simultanés.
- Une surestimation de son rôle. L'homme parle comme le centre d'un dispositif qui n'existe plus.
- Une illusion de contrôle. Il fixe des échéances, le 14 août 2026, sur un calendrier qu'il ne maîtrise en rien.
- Une narration héroïque. L'exil devient captivité, le retour devient délivrance, l'armée devient instrument de la providence.
- Une absence de stratégie. Aucun mécanisme, aucun relais, aucune séquence. Un appel, et rien derrière.
- Une déconnexion du terrain. Après des mois d'éloignement, les réseaux intérieurs se sont recomposés sans lui.
- Une fuite en avant verbale. Chaque prise de parole doit surenchérir sur la précédente pour exister médiatiquement.
Après des mois de silence relatif et d'effacement progressif de la scène intérieure, ce discours apparaît comme une tentative de réécrire sa propre marginalisation. La presse panafricaine évoquait dès le mois d'avril, au sujet de l'intéressé, une lente mort politique faite d'hésitations stratégiques et d'isolement. Le discours de lundi ressemble moins à un démenti de ce diagnostic qu'à sa confirmation.
4. Le Cameroun traverse une zone de fragilité, mais pas une zone de messianisme
Il serait faux de prétendre que tout va bien à Yaoundé. Le pays connaît une incertitude institutionnelle réelle, des tensions internes documentées, un vide de communication au sommet de l'État et des recompositions silencieuses dont nous suivons chaque semaine les manifestations.
Mais cette fragilité ne crée pas mécaniquement les conditions d'un retour providentiel. Elle exige au contraire des acteurs lucides, ancrés dans le réel, capables de lire les rapports de force tels qu'ils sont et non tels qu'ils voudraient qu'ils soient. Un système fragilisé se referme sur ses équilibres internes. Il ne s'ouvre pas à un sauveur extérieur.
5. Le pays a besoin de lucidité, pas d'illusions
Le Cameroun est à un moment de son histoire où les prisonniers de la crise post-électorale attendent une défense réelle, où les institutions vacillent, où la diaspora se fragmente et où les acteurs politiques ont le devoir d'être précis, cohérents et responsables.
Dans ce contexte, un discours qui appelle l'armée à une opération impossible n'est pas une stratégie. C'est une illusion. Et une illusion portée par un homme qui fut ministre pendant des années, qui connaît l'appareil d'État de l'intérieur et qui ne peut ignorer ce que valent de tels appels.
Le pays a besoin de lucidité. Pas de prophéties.
John Lawson