L'Histoire n'est ni un tribunal ethnique ni un sanctuaire politique
Le décès de Clément Atangana relance le débat sur la distinction entre respect du deuil et critique de l’action publique. Dans son communiqué du 7 octobre 2026, la Fédération des associations du patriarcat traditionnel Beti rend hommage au défunt en sa qualité de patriarche, tout en mettant en garde contre les propos jugés tribalistes ou diffamatoires. Cette démarche risque de confondre les attaques contre une communauté.
L'État sous le bouclier de la tribu : quand l'injonction au deuil confisque le bilan républicain
Le 7 octobre 2026, la Fédération des associations du patriarcat traditionnel Beti du Cameroun a publié un communiqué après le décès de son président, Clément Atangana. Le texte honore le patriarche. Il ne dit pas un mot du président du Conseil constitutionnel. Ce silence est tout le problème.
Au lendemain du décès de Clément Atangana, la Fédération des associations du patriarcat traditionnel Beti du Cameroun sort de son silence. Son communiqué, daté du 7 octobre à Yaoundé, rend hommage à « Sa Majesté », son président. Puis il change de ton. Il dénonce des « individus se réclamant d'une certaine communauté de notre pays », adresse une « mise en garde solennelle » et se réserve « toutes les voies appropriées » contre les propos qu'il juge haineux, diffamatoires ou tribalistes.
La compassion due à une famille en deuil est légitime. Condamner l'insulte tribaliste l'est aussi. Mais le texte opère un glissement. En mobilisant le sacré du deuil et l'appartenance communautaire, il tend à mettre à l'abri de la critique le bilan public d'un homme d'État.
Le juge effacé derrière le patriarche
Clément Atangana n'était pas un simple dignitaire coutumier. De 2018 à 2026, il a présidé le Conseil constitutionnel, arbitre des élections de tous les Camerounais. Sous sa présidence, l'institution a validé deux présidentielles contestées sans faire aboutir une seule requête de l'opposition.
Or le communiqué ne mentionne jamais cette fonction. Il présente le défunt comme « magistrat hors hiérarchie, patriarche et digne fils du Cameroun ». Le juge disparaît derrière le patriarche. Ce silence n'est pas un détail. Les critiques publiques portent sur l'arbitre de la République, pas sur le chef traditionnel. En effaçant la fonction, le texte fait passer tout examen du bilan pour une attaque contre la communauté.
C'est une forme de privatisation de la fonction publique. La vie publique d'un président du Conseil constitutionnel appartient à la République, pas à son seul groupe d'origine. Le communiqué rappelle d'ailleurs une réalité que l'épisode de Mbalmayo avait déjà montrée en 2024 : l'arbitre national et le chef communautaire étaient le même homme. La loi du 21 avril 2004 impose aux membres du Conseil de « s'abstenir de tout ce qui pourrait compromettre l'indépendance et la dignité de leurs fonctions ». La question de l'apparence d'impartialité se posait donc de son vivant.
La retenue n'est pas l'amnésie
Le communiqué ne distingue pas l'insulte de l'analyse. Il place sous la même condamnation le mépris tribaliste et le « dénigrement », sans dire où passe la frontière. Dans ce flou, la retenue qu'il réclame risque de devenir un silence imposé.
Or faire l'inventaire d'une action publique relève du débat démocratique. La retenue due au deuil ne peut pas devenir une amnésie collective. Elle ne peut pas effacer la mémoire de ceux qui ont subi les conséquences des décisions rendues sous son magistère. La dignité des obsèques ne neutralise pas l'exigence de vérité historique.
Une tradition invoquée à sens unique
Le communiqué parle au nom des valeurs traditionnelles et du vivre-ensemble. Pourtant, dans nos traditions, la mort est précisément le moment où l'on apprécie le parcours d'un homme. Les honneurs funéraires ne se décrètent pas par communiqué. Ils se mesurent aux actes posés.
La mémoire collective garde aussi une autre scène. En novembre 2023, après la mort du professeur Hubert Mono Ndjana, des chefs traditionnels de la Lékié accomplissent un rite autour d'un petit cercueil rouge, posé sur une brouette et orné du portrait de Maurice Kamto. On enterre symboliquement un homme bien vivant.
Ces hommes n'agissent pas dans l'ombre. Ils opèrent à visage découvert, en tenue d'apparat, armés des attributs de la chefferie, devant des appareils photo. Ce sont des figures identifiables, investies d'une autorité dans leur communauté. Les images font le tour des réseaux sociaux. L'Association des chefs traditionnels de la Lékié se désolidarise publiquement. Mais, à notre connaissance, aucune poursuite n'est engagée contre les auteurs.
Le contraste est saisissant. En 2023, des dépositaires de l'autorité traditionnelle peuvent mimer la mort d'un vivant sans aucune conséquence judiciaire. En 2026, une fédération traditionnelle menace de « toutes les voies appropriées » ceux qui examineraient le bilan public d'un mort. La responsabilité est individuelle. L'impunité, elle, est structurelle. Notre lecture est la suivante : le respect des morts et des traditions est invoqué avec force quand il protège un ordre établi, et beaucoup plus discrètement quand il vise ceux qui le contestent.
La République ne rend pas compte aux tribus
La République rend compte aux citoyens. Quand un haut responsable public disparaît, le respect dû à la mort n'abolit pas le droit au bilan. La mémoire des dirigeants ne peut pas être protégée par des injonctions communautaires si l'on n'entend pas, dans le même temps, la mémoire de ceux qui ont vécu les conséquences de leurs décisions.
L'Histoire n'est ni un tribunal ethnique ni un sanctuaire politique. Elle est le lieu où les actes survivent aux hommes.
John Lawson