Dernières heures de Paul Biya : L'ensemble du clan familial à l'InterContinental de Genève

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Tue, 4 Aug 2026 Source: www.camerounweb.com

Les absences répétées de Paul Biya illustrent un mode de gouvernance marqué par l'opacité, notamment sur l'état de santé du chef de l'État et sur les dépenses liées à ses déplacements.

1982 - 2026

43 ans de pouvoir, des années entières à l'étranger : les séjours privés de Paul Biya


Journaliste Engagé, analyste politique et Chroniqueur, historien d’art

Paul Biya dirige le Cameroun depuis le 6 novembre 1982. Quarante-trois ans plus tard, un fait résiste à toutes les tentatives de minimisation de la communication présidentielle : sur ces quatre décennies de règne, plusieurs années cumulées ont été passées hors du territoire national, dans le cadre de ce que la présidence qualifie invariablement de « séjours privés ». Retour sur une pratique devenue, au fil du temps, l'un des marqueurs les plus discutés de cette présidence.

Une pratique documentée depuis les années 2000

Les séjours privés de Paul Biya, longtemps traités comme une curiosité anodine, sont devenus un sujet de polémique récurrent à mesure que la presse camerounaise et les médias internationaux ont commencé à en documenter la fréquence et la durée.

Certaines années, comme 2006 et 2009, Paul Biya a passé jusqu'à un tiers de l'année hors du pays. Un décompte portant sur l'année 2009 évoquait 115 jours d'absence sur 300 jours observés.

L'onde de choc de La Baule, 2009

Le séjour qui a durablement changé la perception publique de ces voyages reste celui de l'été 2009, à la station balnéaire française de La Baule. Le président et sa suite y avaient occupé 43 chambres réparties dans deux palaces du groupe Lucien Barrière, pour un coût journalier avoisinant 42 000 euros soit une facture totale d'environ 800 000 euros pour trois semaines de vacances. L'affaire, révélée par la presse française, avait suscité une vive indignation jusqu'à contraindre le gouvernement camerounais à réagir publiquement.

Genève, destination de prédilection

Au fil des décennies, un lieu s'est imposé comme la résidence de villégiature quasi permanente du couple présidentiel : l'hôtel InterContinental de Genève, dont la suite présidentielle du sixième étage, avec vue sur le lac Léman, est devenue une habitude si ancrée qu'une chambre y serait réservée à l'année pour un membre de la famille, indépendamment des séjours du président lui-même.

Le consortium de journalistes d'investigation OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project) a documenté, sur la période 1982-2018, un cumul de plus de 1 645 jours passés à l'étranger l'équivalent de plus de quatre années et demie de mandat, dont 650 jours au bord du Léman, 372 jours en France et 301 jours aux États-Unis. Sur cette même période, le coût de ces séjours à l'InterContinental a été évalué à environ 65 millions de dollars, sur la base d'une nuitée moyenne de 40 000 dollars pour le président et son entourage. D'autres estimations, incluant les décennies suivantes, portent la note totale à 150 millions de francs suisses, voire davantage.

Une présence qui a fini par susciter la contestation

Ces séjours n'ont pas toujours été paisibles. Un collectif de la diaspora camerounaise, le CODE (Collectif des organisations démocratiques et patriotiques des Camerounais de la diaspora), s'est donné pour mission depuis plusieurs années de perturber ces vacances présidentielles, allant jusqu'à contraindre, selon plusieurs témoignages, le président à écourter certains séjours ou à quitter l'InterContinental. Un autre réseau informel, surnommé les « Biya spotters » et composé de médecins, chefs d'entreprise ou enseignants exilés, s'est constitué dans plusieurs capitales européennes — Paris, Londres, Genève, Bruxelles, Boston — dans le seul but de documenter les déplacements du couple présidentiel.

Ces tensions ont parfois viré à l'affrontement judiciaire. En 2019, des gardes du corps de Paul Biya avaient agressé un journaliste de la télévision suisse RTS devant l'hôtel InterContinental de Genève. En février 2024, soit quinze ans après l'affaire de La Baule, la Chambre pénale d'appel et de révision de Genève a confirmé la culpabilité de six de ces gardes du corps une condamnation rare et symboliquement lourde pour la sécurité rapprochée d'un chef d'État en exercice.

2026 : le séjour le plus long jamais enregistré

L'histoire s'est répétée cet été, mais à une échelle inédite. Parti de Yaoundé le 7 juin 2026 pour un « court séjour privé » présenté comme devant durer deux semaines, Paul Biya, 93 ans, demeure à Genève cinquante-sept jours plus tard, sans date de retour communiquée. Ce séjour dépasse déjà le précédent record d'absence du président, établi à l'automne 2024 à 50 jours. Il s'accompagne, selon plusieurs enquêtes de presse, de l'installation de l'ensemble du clan familial à l'InterContinental et d'une opacité totale sur l'état de santé du chef de l'État dans un pays où la nouvelle Constitution a réintroduit, sans encore la pourvoir, la fonction de vice-président.

Ce que ces chiffres disent d'une présidence

Mis bout à bout, ces épisodes ne racontent pas une série d'incidents isolés mais une pratique de gouvernance : celle d'un chef d'État qui, depuis plus de quarante ans, exerce une part croissante de son mandat depuis l'étranger, sans que le coût de ces séjours ne soit jamais soumis à un contrôle budgétaire public, ni que leur durée ne soit jamais annoncée avec sincérité. Sur quatre décennies, ce sont des dizaines de millions de dollars, plusieurs années cumulées d'absence et une opacité constante sur l'état de santé présidentiel qui caractérisent ce mode de gouvernement à distance une question que le Cameroun, quarante-trois ans après l'arrivée au pouvoir de Paul Biya, n'a toujours pas obtenu le droit de trancher publiquement.

Charles Armel Mbatchou

Source: www.camerounweb.com