11,4 milliards de redressement, 32 milliards selon la CONAC, 5400 milliards des lignes 94/65
Paul Biya a prescrit l’ouverture d’enquêtes sur Congelcam, l’entreprise dirigée par le sénateur Sylvestre Ngouchinghe, et demandé de favoriser les opérateurs souhaitant investir dans la production locale de poisson. Cette décision intervient alors que la société domine le marché du poisson congelé et fait l’objet de controverses liées à des redressements fiscaux cumulés de 11,4 milliards de FCFA et à un préjudice estimé à 32 milliards par la CONAC, des montants contestés par l’entreprise.
Le Paul Biya lâche Sylvestre Ngouchinghe de CONGELCAM
11,4 milliards de redressement, 32 milliards selon la CONAC, 5400 milliards des lignes 94/65
Le poisson le plus cher du Cameroun ?
Le président Paul Biya prescrit de favoriser les autres opérateurs économiques qui souhaitent investir dans la production de poisson, et d’ouvrir des enquêtes sur Congelcam, qui a été largement financée par les lignes 94 et 65, sans qu’aucune action concrète n’ait été entreprise jusqu’ici pour développer la production locale.
Le président de la République, Paul Biya, a pris une décision qui rompt avec des décennies de complaisance. Il a prescrit de favoriser les autres opérateurs économiques qui souhaitent investir dans la production de poisson, et d’ouvrir des enquêtes sur Congelcam, l’entreprise qui domine outrageusement le marché camerounais du poisson congelé. Une décision forte, saluée par les acteurs de la filière halieutique, qui met enfin en lumière les zones d’ombre d’un système où l’importation massive a longtemps étouffé la production locale, et où les deniers publics ont été mobilisés pour financer un géant économique qui conteste aujourd’hui devoir payer ses impôts.
Un géant qui contrôle jusqu’à 80 % du marché
Congelcam S.A., dirigée par le sénateur Sylvestre Ngouchinghe, n’est pas un acteur ordinaire. L’entreprise, qui a débuté en 1982 par la vente de poisson sur un étal de marché à Yaoundé, est devenue un empire économique dont la valeur est estimée à 280 millions de dollars. Elle contrôle aujourd’hui entre 70 et 80 % du marché camerounais du poisson congelé. En 2025, sur les 267 601 tonnes de poissons et crustacés importés par le Cameroun, Congelcam affirme avoir importé 200 000 tonnes, soit près de 75 % des volumes totaux. Au port de Kribi, sur les 45 884,8 tonnes de poisson congelé importées, 98 % reviennent à Congelcam. Cette position dominante, l’entreprise la doit à des capacités de stockage massives, 104 000 tonnes à Douala et un entrepôt de 10 000 tonnes en préparation à Kribi, mais aussi à un accès privilégié aux autorisations d’importation et à des exonérations fiscales qui ont longtemps faussé la concurrence.
Des dettes fiscales qui s’accumulent
Derrière l’image de l’entrepreneur modèle, les rapports de l’administration fiscale racontent une autre histoire. La Direction générale des impôts a relevé de nombreuses anomalies dans les livres de Congelcam : utilisation frauduleuse de la même licence dans les succursales, fausses déclarations fiscales, impayés d’impôts sur une période dépassant dix ans. Trois redressements fiscaux successifs ont été infligés à l’entreprise : 2,2 milliards de FCFA en 2020, 3,2 milliards en 2022 et 6 milliards en 2024, soit un total de 11,4 milliards de FCFA. Et ce n’est pas tout. En 2018, la Commission nationale anticorruption (CONAC) a évalué à 32 milliards de FCFA le préjudice subi par l’État du fait de la fraude fiscale et douanière de Congelcam, incluant des opérations de contrebande et des transferts illégaux de capitaux. L’entreprise conteste ces accusations, invoquant une exonération douanière entre 2008 et 2016, mais depuis 2018, aucune décision judiciaire définitive n’est venue trancher le litige.
Les lignes 94 et 65 : l’argent public au service d’un intérêt privé
La décision présidentielle d’ouvrir des enquêtes sur Congelcam s’explique aussi par les liens troubles entre l’entreprise et les finances publiques. Congelcam a été largement financée par les lignes 94 et 65, ces chapitres communs qui ont longtemps servi de guichet ouvert pour des dépenses non planifiées. Ces lignes budgétaires, supprimées en 2026 après avoir consommé 5 400 milliards de FCFA entre 2010 et 2021, ont permis de financer des opérations au profit d’entreprises privées sans véritable contrôle ni traçabilité. L’enquête prescrite par le chef de l’État devra déterminer dans quelles conditions ces fonds publics ont été mobilisés, et si les deniers de l’État ont servi à consolider une position dominante au détriment de la production locale et de la concurrence.
L’alerte à la pénurie : une stratégie de pression
Face à la réduction de son quota d’importation, passé de 200 000 tonnes en 2025 à 100 000 tonnes en 2026, Congelcam a organisé une conférence de presse le 15 octobre 2026 pour alerter l’opinion sur un risque de pénurie de poisson dès fin novembre. L’entreprise affirme que ses stocks se sont épuisés en sept mois et qu’elle n’a obtenu qu’un quota additionnel de 30 000 tonnes, insuffisant pour couvrir la demande jusqu’à la fin de l’année. Mais derrière cette alerte, les observateurs décryptent une manœuvre. Le journal Koaci s’interroge : « L’annonce de pénurie pour fin novembre 2026 après un quota ramené de 200 000 tonnes en 2025 à 100 000 tonnes en 2026 ressemble moins à une alerte qu’à un chantage à la licence ». D’autant que les ménagères camerounaises dénoncent, elles, la spéculation sur les prix du poisson, qui est passé de 25 000 à 32 000 FCFA le carton en quelques semaines. Certains détaillants affirment même que le poisson importé sous licence serait revendu sous douane vers les pays voisins pour échapper au fisc.
Développer la production locale, une nécessité nationale
La décision du président Paul Biya de favoriser les autres opérateurs économiques qui souhaitent investir dans la production de poisson répond à un impératif stratégique. Le Cameroun dépend massivement des importations pour couvrir sa demande en poisson, estimée à près de 500 000 tonnes par an. La production locale, qu’il s’agisse de pêche ou d’aquaculture, reste insuffisante : l’aquaculture ne produit que 15 000 à 20 000 tonnes par an, alors que le déficit national est estimé à plus de 476 000 tonnes. Le Plan intégré d’import-substitution agropastoral et halieutique (PIISAH), instruit par le chef de l’État, vise à inverser cette tendance en portant la production nationale de poisson à 450 000 tonnes. Mais pour y parvenir, il faut briser le cercle vicieux dans lequel les importations massives et les exonérations accordées à quelques opérateurs étouffent les producteurs locaux et découragent les investissements dans l’aquaculture.
L’État doit rentrer dans ses droits
La décision de Paul Biya marque un tournant. Elle signifie que l’État camerounais ne laissera plus une entreprise, aussi puissante soit-elle, dicter sa loi sur un marché stratégique pour la sécurité alimentaire du pays. Congelcam doit payer ses impôts, comme tout contribuable. Elle doit se soumettre aux règles de la concurrence, comme tout opérateur économique. Et elle doit cesser d’utiliser l’alerte à la pénurie comme un moyen de pression sur les pouvoirs publics. Les enquêtes ouvertes devront établir les responsabilités, chiffrer les préjudices subis par l’État et, le cas échéant, sanctionner les manquements. Le développement de la production locale de poisson est un enjeu de souveraineté alimentaire. Il est temps que les millions de Camerounais qui consomment du poisson chaque jour puissent en trouver à un prix abordable, produit par des pisciculteurs nationaux, et non dépendre des importations d’un seul opérateur qui a fait de sa position dominante un instrument de pouvoir économique.
Alain Pierre Tagne, juriste