Guerre successorale : Révélations sur le démantèlement d’un contre-pouvoir sécuritaire

MARTIN MBARGA NGUELE DEMANTELEMENT Aucune poursuite publique ne vise à ce jour Martin Mbarga Nguélé ni son épouse

Mon, 19 Oct 2026 Source: www.camerounweb.com

Le scandale du carburant de la DGSN, marqué par la consommation de plus de 22 millions de litres et une facture dépassant 21 milliards de FCFA, révèle des dysfonctionnements dans la gestion des stocks stratégiques et des tensions au sein du pouvoir camerounais. Après plusieurs années d’alertes restées sans effet, l’incarcération d’une quarantaine de personnes début octobre 2026 soulève des interrogations sur le calendrier de l’action judiciaire, dans un contexte de rivalités autour de la succession de Paul Biya. L’on avance l’hypothèse d’une recomposition des rapports de force entre les responsables de la sécurité, la présidence et les ministères concernés, qui pourrait fragiliser l’autonomie de la DGSN au profit d’autres pôles d’influence.

Scandale du carburant de la DGSN : La fragmentation du pouvoir à l’épreuve de la succession

Le scandale du carburant de la DGSN dépasse le simple cadre d'une malversation logistique.

Les faits d'abord. Le 6 octobre 2026, la SCDP informe la DGSN que les stocks de sécurité du pays sont « totalement épuisés ». La police y a puisé plus de 22 millions de litres. Le même jour, le ministre de l'Eau et de l'Énergie chiffre la facture à plus de 21 milliards de F CFA. Dans la nuit du 9 au 10 octobre, le Tribunal criminel spécial place une quarantaine de personnes sous mandat de dépôt, des gestionnaires de soutes pour la plupart. Selon Jeune Afrique, les noms de Martin Mbarga Nguélé et de son épouse auraient été cités dans les auditions. À ce stade, aucune poursuite publique ne les vise et leur éventuelle implication n'est pas établie.

Notre lecture : cette affaire révèle brutalement la fragmentation du pouvoir exécutif à l'approche de la succession. À ce niveau de l'État, les procédures anticorruption ne sont jamais neutres. Elles traduisent une recomposition des rapports de force entre barons du régime.

La bataille successorale : Le démantèlement d’un contre-pouvoir sécuritaire

Le calendrier de cette offensive judiciaire prend place dans un contexte marqué par la guerre de positionnement pour l'après-Paul Biya. Depuis avril 2026, la Constitution permet au chef de l'État de nommer un vice-président appelé à lui succéder sans élection. Le poste reste vacant. Dans ce système, la bataille porte autant sur les institutions de force que sur les prétendants.

Le problème du carburant date d'au moins 2022. Le MINEE avait alerté en 2024 puis en 2025. Rien n'a bougé pendant quatre ans. Puis, trois jours après les lettres du 6 octobre, quarante personnes sont incarcérées. La question n'est pas de savoir pourquoi la justice agit. C'est de savoir pourquoi maintenant.

Le dernier « vieux grognard »

Martin Mbarga Nguélé a 94 ans. Délégué général de 1983 à 1984, puis de nouveau depuis 2010, il n'est pas dans la course à la succession. Mais il contrôle encore une institution qui compte dans cette course. Il cumule une légitimité historique, un accès direct au chef de l'État et des réseaux propres. Il ne doit sa place à aucun baron. Affaiblir la DGSN, c'est priver le pôle traditionnel du régime d'un levier armé décisif. L'enjeu n'est pas l'homme. C'est de savoir qui tiendra la police après lui.

Son emprise s'érode déjà. L'enquête est partie du GSO, une unité d'élite de la police elle-même. Certains policiers se disent des « lampistes ». L'institution se fissure de l'intérieur.

Après la DGRE, la DGSN ?

L'affaire Martinez Zogo a décapité la DGRE. Son ancien patron, Léopold Maxime Eko Eko, est jugé après plus de trois ans de détention. Dans cette perspective, la DGSN peut être considérée comme un objectif. C'est le dernier grand corps sécuritaire qui échappe en partie à l'axe présidence-défense. Le parallèle est suggestif mais fragile. Les dossiers diffèrent par leur nature. Surtout, Eko Eko a été poursuivi personnellement, alors qu'aucune poursuite ne vise le délégué général. Nous parlons d'un possible démantèlement des contre-pouvoirs sécuritaires, pas d'un plan démontré.

L’axe Ngoh Ngoh / Eloundou Essomba

Sur un dossier aussi sensible, le ministre de l'Eau et de l'Énergie agit rarement seul. Sa lettre au secrétaire général de la présidence peut se lire comme le signal d'une offensive du centre présidentiel contre la baronnie policière. Mais ce canal est la voie normale de l'administration. Et en juin 2024, c'est Ferdinand Ngoh Ngoh lui-même qui demandait au ministre des Finances de payer le carburant de la police. S'il y a offensive, elle vise à solder un système qu'il a lui-même géré. Le véritable acte politique, c'est la fuite des lettres confidentielles dans la presse.

Le piège institutionnel du « Très haut accord »

Dans l'administration camerounaise, le « Très Haut Accord » sert d'immunité pour contourner les règles budgétaires. Personne ne discute un ordre censé venir d'Etoudi.

Selon la SCDP, c'est la DGSN qui a invoqué cet accord pour obtenir les livraisons. En s'abritant derrière la présidence, la direction de la police a lié son sort au sien. La couverture d'hier devient le piège d'aujourd'hui.

Le palais d'Etoudi est enfermé dans un dilemme. Désavouer la police reviendrait à admettre que l'autorité présidentielle a servi pendant des années à vider les réserves stratégiques du pays sans contrôle. La couvrir reviendrait à assumer l'épuisement des stocks et une dette de 21 milliards.

Attention à l'amalgame. Les 21 milliards représentent la valeur du carburant consommé, pas la somme détournée. Le préjudice évoqué par les enquêteurs relève d'un autre calcul.

En se saisissant du dossier, le TCS oblige le juge à examiner la matérialité de ce « Très Haut Accord ». Autorisation verbale ? Note signée par délégation ? Interprétation abusive de la DGSN ? Un arrangement de couloir devient une pièce à conviction.

La triangulation conflictuelle : DGSN, MINEE, MINFI

Le MINEE se couvre

D'ordinaire, les ministères civils subissent les exigences des corps habillés. Cette fois, le ministre de l'Eau et de l'Énergie consigne tout par écrit : les volumes, la dette, le risque juridique face aux marketeurs privés. Il refuse de porter le chapeau d'une rupture d'approvisionnement provoquée par la police. Un point reste dans l'ombre. Si un seul service a pu vider des stocks censés couvrir trente jours de consommation nationale, ces stocks étaient sans doute déjà très en dessous du seuil légal.

L’inertie du MINFI

Une convention de 4,875 milliards avec Neptune Oil, demandée par la présidence en juin 2024, a été « liquidée et ordonnancée ». Elle reste impayée. Officiellement, c'est la faute des « tensions de trésorerie de l'État ». Une autre lecture existe. La presse prête depuis longtemps une rivalité feutrée à Louis Paul Motaze et Ferdinand Ngoh Ngoh. Nous la livrons comme hypothèse.

La reprise en main via Tradex

Le ministre propose de confier le carburant de la police à Tradex, adossée à la SNH, comme pour la Défense et la Garde présidentielle. La police perdrait la gestion autonome de ses soutes et dépendrait d'un autre pôle d'influence. Une police qui ne contrôle plus son carburant ne contrôle plus tout à fait ses mouvements.

L’essoufflement d’un système

Cette crise révèle l'essoufflement d'un mode de gouvernement fondé sur la délégation opaque de pans entiers de l'économie aux corps de sécurité. Quand les caisses se vident et que les stocks tombent à zéro, l'arbitrage informel cède la place aux règlements de comptes judiciaires. Chaque clan tente de sacrifier l'autre pour survivre.

Après la DGRE, la DGSN. Mbarga Nguélé n'est pas un prétendant. L'institution qu'il dirige, elle, est un enjeu.

Toutes les personnes citées bénéficient de la présomption d'innocence. Aucune poursuite publique ne vise à ce jour Martin Mbarga Nguélé ni son épouse.

John Lawson

Source: www.camerounweb.com