INEDIT : quand une requête juridique dévoile la crise institutionnelle

Paul Biya Serment 2025 Image illustrative

Wed, 7 Jan 2026 Source: www.camerounweb.com

Les « Libérateurs » brisent le tabou de la vacance du pouvoir et posent la question de la gouvernance effective

La requête déposée par Olivier Bile au Conseil constitutionnel le 2 janvier 2026 est bien plus qu'une simple démarche juridique. Elle constitue un acte politique majeur qui brise le silence sur l'état réel des institutions camerounaises et pose ouvertement la question de la gouvernance effective du pays.

Dans le paysage politique camerounais, questionner la continuité du pouvoir présidentiel relevait jusqu'ici de l'impensable. Depuis des années, les absences prolongées du chef de l'État, ses rares apparitions publiques et le mutisme officiel sur l'état de la présidence alimentent les rumeurs sans jamais provoquer de réaction institutionnelle.

Le mouvement « Les Libérateurs », par cette initiative, franchit la ligne rouge et transforme les interrogations informelles en démarche constitutionnelle formelle. Le choix du symbolisme – citation biblique, sceau rouge, chaînes brisées – n'est pas anodin : il inscrit cette action dans une dimension quasi-messianique de libération nationale.

Au-delà de l'aspect juridique, la requête dresse un inventaire préoccupant de l'état des pouvoirs publics. Le constat de l'inertie gouvernementale depuis 2019, avec des postes vacants non pourvus malgré des décès et démissions, révèle une administration en mode survie. L'exécutif fonctionnerait sur l'existant, sans impulsion nouvelle, sans vision stratégique.

Le législatif n'est pas épargné : la paralysie évoquée du Parlement, incapable de se renouveler malgré les problèmes de santé de ses dirigeants, illustre un système politique figé. Quant au judiciaire, l'inactivité présumée du Conseil supérieur de la magistrature priverait les magistrats de toute perspective de carrière et affaiblirait l'indépendance judiciaire.

Cette description systématique des trois pouvoirs suggère non pas des dysfonctionnements ponctuels, mais une crise institutionnelle globale.

La thèse du « gouvernement par procuration »

L'expression employée dans la requête – « gouvernement par procuration » et « pilotage automatique » – résume une perception partagée par une partie de l'opinion : le Cameroun serait gouverné à distance, par des circuits informels, sans que le chef de l'État n'exerce réellement ses prérogatives constitutionnelles.

L'absence aux cérémonies de l'EMIA, traditionnellement présidées par le commandant en chef des armées, est présentée comme un symptôme de cette distance. Dans un pays où l'armée joue un rôle central, cette absence serait chargée de signification symbolique.

Cette requête place le Conseil constitutionnel devant ses responsabilités. Quelle que soit sa décision – déclarer la requête irrecevable, la rejeter au fond, ou constater l'empêchement – l'institution sera jugée sur sa capacité à agir de manière indépendante face à une question éminemment sensible.

Si le Conseil se prononce rapidement, il démontrera son autonomie. S'il temporise ou refuse d'examiner le fond, il risque d'être accusé de compromission. Le silence ne sera pas une option, car le simple dépôt de cette requête a déjà ouvert un débat public.

Plusieurs issues sont possibles. Un rejet formel permettrait de maintenir le statu quo tout en ayant officialisé les questionnements. Une enquête approfondie du Conseil ouvrirait une période d'incertitude politique inédite. Un constat d'empêchement, hypothèse la plus improbable mais juridiquement envisageable, déclencherait une transition constitutionnelle avec élection dans les 20 à 40 jours.

Au-delà du verdict juridique, cette initiative a déjà atteint un objectif : forcer le débat sur la gouvernance, la transparence institutionnelle et l'avenir politique du Cameroun. Elle place également les autres acteurs politiques – partis d'opposition, société civile, communauté internationale – devant leurs propres responsabilités.

Que l'on approuve ou non la démarche d'Olivier Bile, elle constitue un moment de vérité pour les institutions camerounaises. Elle teste leur capacité à fonctionner selon les règles constitutionnelles, même lorsque ces règles mènent à des questions inconfortables.

La réponse du Conseil constitutionnel, attendue dans les semaines à venir, dira beaucoup sur la maturité démocratique du pays et sa capacité à gérer une transition du pouvoir dans le respect du droit. Pour « Les Libérateurs », quels que soient les résultats immédiats, le tabou est brisé et le débat est lancé.

Source: www.camerounweb.com