Derrière le remaniement gouvernemental que le Cameroun attend depuis novembre 2025, il y a un agenda caché que Jeune Afrique révèle en exclusivité dans son édition du 3 juin 2026 : une série de réformes structurelles qui, prises ensemble, dessinent le visage d'un État camerounais profondément reconfiguré — dans ses ministères, dans ses services de renseignement, dans son découpage territorial et dans ses structures coutumières. Des réformes dont la portée dépasse de loin la simple redistribution des portefeuilles ministériels — et qui expliquent pourquoi la composition du prochain gouvernement prend autant de temps.
La révélation la plus stratégiquement significative de l'enquête de Jeune Afrique concerne la sécurité numérique. Le gouvernement camerounais prépare la création d'une Agence nationale pour la sécurité électronique — dont Jeune Afrique révèle le rattachement prévu : «directement à la Direction Générale de la Recherche Extérieure (DGRE), le service de renseignement extérieur du pays».
Cette décision mérite une attention particulière dans le contexte actuel. La DGRE est précisément l'institution dont Jeune Afrique avait révélé que son directeur Jean-Pierre Robins Ghoumo est dans le viseur de Franck Biya, et dont les rapports «transitent exclusivement par Ngoh Ngoh». Rattacher la future agence de cybersécurité nationale à cette même DGRE signifie que le contrôle du renseignement numérique — surveillance des communications, lutte contre les cyberattaques, contrôle des réseaux sociaux — sera directement intégré à l'appareil de renseignement extérieur. Une concentration du pouvoir sur l'information numérique qui, dans le contexte des guerres de clans documentées par Jeune Afrique, soulève des questions légitimes sur l'usage qui pourra en être fait.
Jeune Afrique rappelle que «le Cameroun a été la cible de plusieurs cyberattaques ces dernières années» et que «la multiplication des arnaques en ligne ainsi que la désinformation sur les réseaux sociaux préoccupent les autorités». Des arguments techniques solides — qui n'empêcheront pas les observateurs de noter que contrôler la cybersécurité nationale depuis la DGRE, c'est aussi contrôler l'environnement numérique dans lequel se déroulent les guerres de succession.
Redécoupage administratif : plus de communes, plus de députés
Jeune Afrique révèle un chantier territorial d'une ampleur considérable qui serait également en préparation. Dans le prolongement du processus de décentralisation engagé depuis la réforme de 2019, plusieurs pistes sont à l'étude : «l'augmentation du nombre de représentants dans les institutions locales et nationales, notamment à l'Assemblée nationale — actuellement 180 députés — et dans les conseils régionaux». Un redécoupage des circonscriptions qui, s'il est mené avant les élections législatives et municipales prévues en 2027 — ou repoussées selon la révélation de Boris Bertolt — redessinera la carte politique du pays.
Ce redécoupage administrative, précise le journal, «implique la création de nouvelles communes et unités territoriales» — dont chacune sera une source potentielle de pouvoir local, de marchés publics et de clientèles politiques à distribuer. Dans un pays où le RDPC a obtenu des résultats aussi catastrophiques que 22,48% dans la Menoua de son propre Secrétaire Général lors de la présidentielle de 2025, la perspective de redécouper les communes et d'augmenter le nombre de députés est aussi une opportunité de reprendre le contrôle de territoires qui échappent au parti présidentiel.
La révision du statut des chefferies : les autorités traditionnelles dans la décentralisation
Jeune Afrique révèle enfin un chantier qui touche à l'organisation la plus profonde de la société camerounaise : la «révision du décret du 15 juillet 1977 qui organise les chefferies traditionnelles». L'objectif ? «Renforcer leur statut au sein des conseils régionaux, conformément à la reconnaissance constitutionnelle du rôle des autorités traditionnelles dans le processus de décentralisation.»
Cette révision n'est pas anodine. Les chefferies traditionnelles — que Jeune Afrique avait déjà révélé avoir été «instrumentalisées par le pouvoir» lors des obsèques d'Anicet Ekane pour contrôler les funérailles d'un opposant — jouent un rôle politique concret dans le Cameroun profond. Renforcer leur statut dans les conseils régionaux, c'est potentiellement renforcer l'influence du pouvoir central sur des structures coutumières qu'il peut mobiliser lors des élections, des consultations locales et des moments de tension politique. Un outil de gouvernance territoriale que le prochain gouvernement entend manifestement mieux intégrer dans son architecture institutionnelle.
Ce que révèle l'enquête de Jeune Afrique, au fond, c'est que Paul Biya ne prépare pas un remaniement. Il prépare un nouveau Cameroun institutionnel — avec un Vice-Président, un Vice-Premier Ministre éventuel, de nouveaux ministères, une agence de cybersécurité, un nouveau découpage territorial et des chefferies renforcées. Un chantier d'État d'une ampleur que le pays n'a pas connue depuis des décennies — et qui, s'il est mené à terme, redéfinira pour une génération les règles du jeu politique camerounais.
La barbe de Souley Onohiolo n'est peut-être pas près d'être rasée. Mais quand elle le sera, ce sera pour accueillir bien plus qu'un simple remaniement.