Justice militaire camerounaise : Ngarbuh révèle les failles d'un système qui protège la hiérarchie

Tribunal Militaire De Yaounde Img Image illustrative

Fri, 23 Jan 2026 Source: www.camerounweb.com

Cinquante mois d'attente pour une justice à moitié rendue. Le verdict du tribunal militaire de Yaoundé dans l'affaire du massacre de Ngarbuh, rendu le 15 janvier dernier, met en lumière les dysfonctionnements structurels d'un système judiciaire militaire qui semble davantage préoccupé par la protection de l'institution que par la manifestation de la vérité.

Selon les révélations exclusives de Jeune Afrique, le procès de cette tragédie qui a coûté la vie à 21 civils dans la nuit du 13 au 14 février 2020 – bien que les autorités ne reconnaissent que 13 victimes – aura duré pas moins de cinquante mois. Une lenteur qui s'ajoute au calvaire des familles endeuillées.

Mais ce qui indigne davantage les observateurs et les avocats des parties civiles, c'est le choix du lieu du procès. "Nous ne comprenons toujours pas pourquoi cette affaire a été jugée à Yaoundé alors que la capitale régionale, Bamenda, dispose d'une juridiction et qu'elle est bien plus facile d'accès pour l'ensemble des protagonistes", déplore Me Richard Tamfu, avocat des familles des victimes, dans des propos rapportés par Jeune Afrique.

L'avocat révèle une réalité choquante : "Je me suis souvent retrouvé à donner aux familles de quoi se déplacer pour assister aux audiences". À 450 kilomètres de leur localité, les victimes ont dû affronter d'énormes difficultés financières et logistiques pour simplement exercer leur droit à la justice.

Ce choix de Yaoundé comme lieu de procès, alors que Bamenda était géographiquement et juridiquement plus appropriée, soulève des questions sur la volonté réelle des autorités de faciliter l'accès à la justice pour les victimes.

Le point le plus troublant révélé par Jeune Afrique concerne l'impunité dont bénéficient les hauts gradés. Si trois militaires – le sergent Baba Guida, le gendarme Sanding Sanding Cyrille et le soldat de première classe Haranga – ainsi qu'un ex-séparatiste, Afa Fong alias Bullet, ont été reconnus coupables, aucun officier supérieur n'a été inquiété.

Le commandant Nyiangono Ze Charles Eric, du 52e bataillon d'infanterie motorisée, supérieur hiérarchique direct des condamnés, a échappé au procès. Pourtant cité au début de l'affaire et accusé de ne pas avoir supervisé l'opération malgré sa connaissance des tensions communautaires vives, il n'a fait l'objet que d'une "simple procédure disciplinaire", dont les détails n'ont jamais été rendus publics, précise Jeune Afrique.

"Les coupables ont endossé leurs actes sans jamais citer leurs supérieurs", a confié Me Richard Tamfu à Jeune Afrique. Cette omerta au sein de l'armée camerounaise interroge sur les pressions ou les mécanismes institutionnels qui empêchent les subalternes de mettre en cause leur hiérarchie, même face à des crimes aussi graves.

Jeune Afrique rappelle qu'en mars 2020, sous la pression intérieure et internationale, une commission d'enquête avait été mise sur pied. Celle-ci avait conclu que l'armée avait tenté "d'escamoter sa responsabilité". Pourtant, cette conclusion accablante n'a donné lieu à aucune arrestation ni inculpation d'officiers de haut rang.

"Que trois membres des forces de sécurité et un milicien aient été condamnés pour le massacre de Ngarbuh constitue une victoire partielle pour la justice", a commenté Ilaria Allegrozzi, analyste senior à Human Rights Watch, citée par Jeune Afrique. Avant d'ajouter : "Il faut que les donneurs d'ordre le soient à leur tour".

Cette affaire révèle un système judiciaire militaire camerounais à deux vitesses : sévère avec les exécutants de rang modeste, clément jusqu'à l'impunité avec la hiérarchie. Un schéma qui n'est pas sans rappeler d'autres affaires similaires dans le pays.

La deuxième partie du procès devrait s'ouvrir le 19 février prochain, annonce Jeune Afrique. Après le prononcé des peines, suivront les plaidoiries de la défense et des parties civiles avec pour objectif la fixation du montant des dommages et intérêts. Toutefois, les dix membres du comité de vigilance accusés de complicité, en fuite depuis le début de l'affaire, n'ont toujours pas été arrêtés.

Pour Me Richard Tamfu, ce verdict représente "malgré tout un début de soulagement" pour des victimes qui entrevoient enfin "le bout du tunnel". Mais ce soulagement reste incomplet tant que les commanditaires présumés de cette tragédie continueront de jouir d'une impunité qui fragilise la crédibilité de la justice militaire camerounaise.

Source: www.camerounweb.com