Les signes de cette dyarchie étaient visibles
La crise politique actuelle au Sénégal est perçue comme la conséquence d’un partage ambigu du pouvoir entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Après avoir été empêché de se présenter à l’élection présidentielle, Sonko avait soutenu Diomaye Faye, qui est devenu président. Il faut également souligner la fragilité politique du président Faye face à un Parlement dominé par le camp de Sonko, ainsi que les limites constitutionnelles qui compliquent une éventuelle dissolution de l’Assemblée nationale.
Le pouvoir ne se partage pas!
La crise politique qui secoue actuellement le Sénégal apparaît, à bien des égards, comme l’aboutissement presque inévitable d’une trajectoire déjà inscrite dans l’histoire récente du pays.
L’éviction d’Ousmane Sonko de la course présidentielle à la suite d’une affaire de mœurs avait conduit ce dernier à adouber son lieutenant, Bassirou Diomaye Faye, lequel finira par accéder à la magistrature suprême.
Cependant, comme souvent dans les configurations de pouvoir où l’ombre du « premier » continue de planer, l’exercice effectif de l’autorité s’est rapidement révélé problématique.
Sonko, figure charismatique et incontestée du parti, a conservé une influence déterminante sur l’appareil politique. Devenu Premier ministre, il a donné le sentiment de vouloir faire du président Faye un simple exécutant, un prolongement institutionnel de sa propre volonté.
Les signes de cette dyarchie étaient visibles : marches côte à côte sur le tapis rouge, prises de position publiques de Sonko critiquant son « poulain », posture ambiguë oscillant entre retrait proclamé et omniprésence politique.
Le Sénégal se retrouvait ainsi face à une forme de bicephalisme exécutif, où président et Premier ministre semblaient partager — voire se disputer — la réalité du pouvoir.
La rupture était presque inscrite dans la logique des événements. Diomaye Faye finit par limoger Sonko, lequel répliqua en provoquant la démission du président de l’Assemblée nationale, avec l’intention manifeste d’en prendre lui-même la tête.
Or, le président Faye ne dispose d’aucune assise solide au sein d’un Parlement largement dominé par le PASTEF, dont la loyauté va majoritairement à Sonko. Il se retrouve ainsi face à une équation politique d’une extrême complexité, avec pour seule véritable option institutionnelle la dissolution de l’Assemblée nationale.
Mais cette voie est risquée : si une dissolution aboutissait à une nouvelle victoire écrasante du camp Sonko, la carrière politique du président pourrait s’en trouver irrémédiablement compromise.
L’article 87 de la Constitution sénégalaise encadre strictement cette prérogative : le chef de l’État ne peut dissoudre le Parlement qu’à partir de deux ans après le début du mandat législatif. Une contrainte qui, paradoxalement, lui offre un répit : il lui est impossible de dissoudre l’Assemblée avant les six prochains mois, période durant laquelle il peut tenter de bâtir des alliances et recomposer le paysage politique.
Quoi qu’il en soit, le pays semble désormais s’acheminer vers une nouvelle forme de bicephalisme, cette fois entre le pouvoir exécutif et un pouvoir législatif potentiellement dirigé par Sonko, déterminé à reprendre la main sur son ancien second devenu président.
L’histoire politique africaine offre d’ailleurs des précédents éclairants. Le Cameroun a connu une situation comparable lors de la transition entre Ahmadou Ahidjo et Paul Biya. Ahidjo, pensant pouvoir continuer à gouverner depuis l’arrière-plan en conservant la tête de l’UNC, affirmait que le parti était supérieur à l’État et que Biya n’était qu’un exécutant. Ce dernier rétorqua publiquement que l’État primait sur le parti.
La relation entre les deux hommes se dégrada rapidement, jusqu’à l’exil d’Ahidjo, accusé d’un coup d’État qu’il a toujours nié.
Les exemples de transitions harmonieuses entre un « premier » et son « second » sont rares ; l’un des seuls cas relativement stables demeure celui du tandem russe Medvedev–Poutine, où la hiérarchie réelle n’a jamais fait mystère.
Quelle que soit la manière dont un « second » accède au pouvoir, une constante demeure : le pouvoir, par nature, ne se partage pas durablement.
Angie Forbin