L'histoire du massacre de Ngarbuh est aussi celle d'une tentative systématique de dissimulation. Des révélations exclusives de Jeune Afrique mettent en lumière les mécanismes par lesquels l'armée camerounaise et les autorités ont d'abord cherché à nier, puis à minimiser l'une des pages les plus sombres de la crise anglophone qui déchire le pays depuis dix ans.
Selon Jeune Afrique, après le massacre survenu dans la nuit du 13 au 14 février 2020, les forces de défense camerounaises ont d'abord "commencé par nier en bloc". Ce n'est que face à la pression d'une opinion publique "outrée" et de la communauté internationale que l'institution militaire a finalement reconnu une "bavure".
Cette stratégie du déni initial n'est pas anodine. Elle révèle un réflexe institutionnel qui consiste à protéger l'image de l'armée avant de rechercher la vérité ou de rendre justice aux victimes.
Jeune Afrique révèle une autre forme de dissimulation : la contestation du bilan humain. Alors que l'ONU a communiqué peu après le drame un bilan de 21 personnes tuées, brûlées vives dans l'incendie de leurs maisons, les autorités camerounaises contestent ces chiffres et n'évoquent qu'un total de 13 victimes.
Cette différence de huit victimes n'est pas qu'une querelle statistique. Elle traduit une volonté de minimiser l'ampleur du massacre et, par conséquent, la gravité des responsabilités engagées.
Dans une tactique révélée par Jeune Afrique, les autorités camerounaises, confrontées aux pressions intérieures et internationales en mars 2020, se sont d'abord "en prises aux ONG de défense des droits humains" avant de mettre sur pied une commission d'enquête.
Cette attaque préalable contre les organisations qui documentaient les exactions visait clairement à discréditer les témoignages et les preuves accumulées, tentant ainsi de contrôler le narratif de l'événement.
Or, comme le souligne le magazine panafricain, "aucun officier de haut rang n'a été arrêté ou inculpé" malgré ces conclusions qui mettaient en évidence une volonté institutionnelle de couvrir les faits.
Selon les informations rapportées par Jeune Afrique, les militaires incriminés, accompagnés d'une dizaine de membres d'un comité de vigilance, avaient mené à Ngarbuh une opération militaire qui s'était transformée en "expédition punitive contre des civils".
Ce glissement d'une opération militaire vers un massacre de civils soulève la question cruciale du commandement et du contrôle des troupes sur le terrain. Comment une mission régulière a-t-elle pu dégénérer à ce point sans intervention de la hiérarchie ?
Jeune Afrique révèle également que les dix membres du comité de vigilance accusés de complicité, "en fuite depuis le début de l'affaire, n'ont toujours pas été arrêtés". Cette incapacité ou ce refus de mettre la main sur des accusés connus interroge sur la volonté réelle de rendre justice de manière exhaustive.
Bien que les trois militaires condamnés n'appartiennent pas directement au BIR selon Jeune Afrique, cette unité d'élite, réputée pour son efficacité mais aussi pour les accusations de violations des droits humains qui la poursuivent, symbolise les dérives d'une guerre asymétrique dans les régions anglophones.
Le verdict du 15 janvier, qui reconnaît coupables trois subalternes et un ex-séparatiste tout en épargnant la hiérarchie, illustre selon les révélations de Jeune Afrique un système qui punit les exécutants mais épargne les décideurs.
"C'est malgré tout un début de soulagement", a déclaré Me Richard Tamfu à Jeune Afrique, tout en soulignant que "les coupables ont endossé leurs actes sans jamais citer leurs supérieurs".
Pour Ilaria Allegrozzi, analyste senior à Human Rights Watch citée par Jeune Afrique, cette justice à moitié rendue reste insuffisante : "Il faut que les donneurs d'ordre le soient à leur tour".
Sans cette remontée de la chaîne de commandement, le procès de Ngarbuh risque de n'être qu'une opération de communication destinée à apaiser temporairement les critiques, sans véritablement s'attaquer aux causes profondes de ces exactions ni dissuader leur répétition.
Selon Jeune Afrique, la deuxième partie du procès s'ouvrira le 19 février prochain pour le prononcé des peines et la fixation des dommages et intérêts. Mais la question demeure : cette justice partielle suffira-t-elle à cicatriser les plaies d'une décennie de violence dans les régions anglophones ?
Le massacre de Ngarbuh restera dans l'histoire comme un symbole des dérives de la crise anglophone, mais aussi comme l'illustration d'un système qui privilégie la protection de l'institution militaire au détriment de la vérité et de la justice pour les victimes.