Plainte de Tchiroma à Paris : Jeune Afrique analyse les obstacles judiciaires et les calculs politiques d'une offensive internationale inédite

Issatchiromabakary Image illustrative

Tue, 16 Jun 2026 Source: www.camerounweb.com

Il a choisi Paris. Pas La Haye, pas Genève, pas Bruxelles. Paris — capitale d'un pays qui entretient avec le Cameroun ce que Macron lui-même appelait dans son message du 20 mai «une relation historique exceptionnelle par sa densité et sa richesse». Un choix dont Jeune Afrique révèle en exclusivité les ressorts juridiques — et dont il décortique avec une franchise rare les obstacles qui rendent l'issue judiciaire «très incertaine». Car derrière la plainte d'Issa Tchiroma Bakary contre Paul Biya et dix hauts responsables camerounais, il y a deux réalités qui coexistent : une démarche juridique sérieuse construite sur des fondements réels — et un calcul politique dont les effets sont peut-être plus immédiats que les résultats judiciaires.

La compétence universelle : un mécanisme puissant mais aux conditions strictes

Jeune Afrique explique avec précision le fondement juridique invoqué par les avocats de Tchiroma : la compétence universelle — ce mécanisme qui «peut autoriser un État à poursuivre des auteurs de certains crimes particulièrement graves, quel que soit le lieu où ils ont été commis». En droit français, ce mécanisme obéit à des conditions précises que le journal rappelle sans complaisance : «Pour certaines infractions, la présence du suspect sur le territoire national est requise.» Si aucune des personnes visées n'est physiquement en France au moment où la plainte est examinée, la procédure risque de s'enliser.

C'est là qu'intervient le levier révélé par Jeune Afrique : des personnalités visées «nombreuses à disposer de la double nationalité» — formellement interdite au Cameroun mais pratiquée en réalité par beaucoup — qui «possèdent des résidences en France, s'y font soigner et y séjournent régulièrement». Si l'un d'eux pose le pied sur le sol français pendant que la procédure est active, la compétence du tribunal de Paris pourrait être activée. Un risque juridique concret qui, à lui seul, justifie la démarche de Tchiroma.

L'obstacle de l'immunité présidentielle : Biya intouchable tant qu'il gouverne

Jeune Afrique identifie l'obstacle le plus difficile à surmonter : «Paul Biya bénéficie d'une immunité en tant que chef d'État en exercice — statut que la France lui reconnaît, même si sa réélection est contestée par Issa Tchiroma Bakary.» Cette immunité — reconnue par le droit international coutumier et par la jurisprudence française — signifie que même si la France acceptait d'examiner la plainte, Paul Biya lui-même est, pour l'instant, juridiquement protégé. Sa mise en cause personnelle est donc davantage symbolique que pratiquement opérationnelle à court terme.

Mais le journal souligne avec finesse que cette immunité «en exercice» contient son propre horizon temporel. Si Paul Biya quittait le pouvoir — par la mort, l'incapacité médicale ou une succession — l'immunité disparaîtrait. Et la plainte déposée aujourd'hui constituerait un dossier prêt à être activé. C'est peut-être là le calcul le plus lucide de Tchiroma : construire dès maintenant l'archive juridique qui permettra demain de poursuivre les responsables d'un régime en transition.

Tchiroma se présente en «président élu» — et la France devra se positionner

La dimension la plus politiquement explosive de cette plainte est peut-être celle-là : Tchiroma se présente dans son communiqué du 12 juin comme le «président élu» du Cameroun — contestant frontalement la légitimité de Paul Biya issu du scrutin du 12 octobre 2025. Ce faisant, il place la France dans une position inconfortable. Reconnaître formellement la recevabilité de la plainte, c'est implicitement valider le questionnement sur la légitimité de Biya — au moment précis où Paris maintient des relations diplomatiques cordiales avec Yaoundé, symbolisées par le message de félicitations de Macron à Biya pour la Fête Nationale.

Ignorer la plainte, c'est s'exposer aux accusations de complicité passive avec un régime que les organisations de droits humains documentent depuis des années. La France n'a pas dit comment elle trancherait. Mais ce dossier lui impose désormais de le faire. Et cette obligation de positionnement — plus que le résultat judiciaire lui-même — est peut-être la victoire immédiate que Tchiroma cherchait.

Jeune Afrique révèle enfin que Tchiroma lui-même ne se fait pas d'illusions sur l'issue judiciaire immédiate de sa démarche parisienne. «Cette saisine n'est qu'un premier acte», dit-il — annonçant son intention de porter l'affaire «devant d'autres instances internationales compétentes en matière de détention arbitraire et d'atteintes aux droits fondamentaux». Une stratégie de harcèlement judiciaire multi-forums — Paris, puis peut-être le Comité des droits de l'homme de l'ONU, la Cour Africaine des Droits de l'Homme et des Peuples, ou d'autres instances régionales — dont l'accumulation finit toujours par peser sur la réputation internationale d'un régime.

Pour un homme qui sort du Cameroun «mystiquement» selon ses propres termes, qui s'est fait arrêter et libérer au Nigeria, qui vit en exil en Gambie, et qui conditionne son retour à des messages écrits sur des motos — Issa Tchiroma Bakary vient de prouver qu'il dispose encore d'un arsenal. Et qu'il entend s'en servir.

Source: www.camerounweb.com