General News of Wed, 15 May 20193

Prise de pouvoir de Biya en 1982: la note sécrète d’Ahidjo qui révèle tout

En novembre 1982, Paul Biya alors Premier ministre de la République du Cameroun succède à Ahmadou Ahidjo qui a décidé de quitter le pouvoir alors même que son mandat n’était pas arrivé à terme. Un choix qui a surpris plus d’eux surtout dans le contexte africain où la tendance est plutôt la longévité au pouvoir. Dans une des rares interviews qu’il a accordée à la revue Afrique –Asie en 1985, Ahmadou Ahidjo est revenu sur les circonstances de son départ du pouvoir et surtout les raisons de son choix porté sur Paul Biya en tant que successeur. Extrait…

Je l’avais pris, à la fin de ses études, auprès de moi, dans l’équipe de mon cabinet. Je l’avais confié à un moment donné à M. Eteki Mboumoua, alors ministre de l’Education nationale, pour être son directeur de cabinet. Puis je l’avais repris à mon cabinet, où il devait faire toute sa carrière.

Quoi que je pense aujourd’hui de l’homme et de la grave erreur d’appréciation que j’ai commise le concernant, rien ne m’empêche de dire qu’il était sérieux, travailleur, pondéré et, selon toute apparence, dévoué.

Je n’ignore pas que ses camarades du séminaire l’appelaient «Mademoiselle», ni que les ministres se plaignaient souvent de ce qu’il ne tranchait jamais un problème de quelque importance, si cela impliquait de prendre une responsabilité. Je me disais que, mis en situation et la fonction aidant, je le croyais sincèrement, pourrait devenir un président conformément aux espoirs que je mettais en lui pour le plus grand bien du Cameroun.

Comme il n’était pas du Nord, qu’il était chrétien, qu’il descendait d’une petite ethnie du Centre-Sud, il m’a semblé qu’il pouvait, plus facilement que d’autres, être un trait d’union dans le pays que l’on ne m’accuserait pas de privilégier le Nord, de confisquer le pouvoir aux mains des hommes du Nord et de ma religion. Arrivé au poste suprême, l’homme ne mit pas longtemps à se découvrir, tel qu’en lui-même il était vraiment.

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Parvenu au pouvoir, M. Biya ne courait pas d’autres risques que ceux inhérents à sa charge et n’était pas plus menacé que les autres chefs d’Etat, ses pairs. La vérité, je l’avais dite dans la seule déclaration que j’ai faite depuis le début de la rupture entre M. Biya et moi. Certains ont trouvé mon propos excessif.

J’ai parlé des phobies des complots et d’assassinats. J’aurais dû dire hantise. Mais depuis, les choses n’ont fait que croître. Tout le monde reconnaîtra que nous sommes maintenant réellement en pleine phobie pour employer un euphémisme.

Une véritable psychose en tout cas. M. Paul Biya est littéralement tenaillé par la peur morbide de perdre le pouvoir et, depuis qu’il a monté son coup, par celle d’être assassiné. C’est dommage, car chacun sait à quels actes irresponsables sont conduites les personnes atteintes de ce mal.

Une preuve supplémentaire de la panique dans laquelle vit M. Biya, je la trouve dans la réforme constitutionnelle à laquelle il vient de procéder quant aux modalités de remplacement du président de la République en cas de vacance survenant en cours de mandat. Comment quelqu’un qui vient de se faire élire, étant déjà président et exerçant pleinement la fonction avant et pendant les élections, peut-il trouver la chose inacceptable quand il s’agit d’un autre ? Pourquoi ce qui est bon pour lui ne le serait-il pas pour un autre, notamment pour le président de l’Assemblée nationale assurant l’intérim pendant la vacance, interdit lui, de candidature ! Parce qu’il croit s’être ainsi protégé contre la perte du pouvoir et la perte de la vie.

La succession n’étant plus automatique et l’élection devenant totalement ouverte, il ne servirait à rien, pense-t-il de provoquer sa chute d’une manière ou d’une autre. Ces explications, nous assure-t-on, proviennent de bonnes sources : de ses amis et inspirateurs.

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M. Paul Biya veut passer pour un vrai démocrate, l’homme qui aura rendu, disent ses thuriféraires, la parole, la liberté au peuple camerounais, celui avec qui chacun pourra exprimer librement et tout haut sa pensée sans phare et sans risque; celui avec qui fleurira l’information objective, pluraliste et contradictoire. Bravo !

Voyons maintenant les faits dans leur cruelle et aveuglante réalité. Ecoutez Radio Cameroun, lisez la presse et dites si vous y trouverez, même édulcorée, une opinion, une relation de faits autres que celles voulues et ordonnées par le pouvoir. Voyagez au Cameroun et vous me direz en quoi ce qui s’y passe actuellement correspond à un régime de liberté.

J’ai fait deux mises aux points adressées aux Camerounais. Il était facile, simple-et honnête de les publier intégralement quitte à en réfuter telle ou telle partie. On en a rien fait sauf extraire une ou quelques phrases de leur contexte pour abuser le lecteur ou l’auditeur, laissant ceux-ci dans l’ignorance du vrai propos. Même ma lettre de démission de Président de l’UNC adressée aux militants et militantes n’a pas été publiée. On s’est contenté de dire que j’ai démissionné : C’est tout. On appréciera l’élégance et l’honnêteté du procédé.

Notre parangon de justice, de liberté, de l’égalité espère tromper tout le monde, promettant blanc et faisant noir. Les faux espoirs qu’il a créés au sujet des partis et des élections parlent éloquemment.

Il croit, avec son procès, avoir donné des gages à ceux qui réclamaient qu’il soit lancé un mandat d’arrêt international contre moi. Que ceux-là ne se dépêchent pas de se réjouir. Ils déchanteront bientôt.

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D’ailleurs, on fait tout un plat de l’UPC ; cela devient une véritable tarte à la crème. On leur fait des clins d’œil par là, tout en prenant des textes de lois électorales ou autres qui les éliminent en fait, non seulement des compétitions électorales, mais aussi de la participation à la vie politique. Il semble qu’après un moment d’euphorie, les plus lucides d’entre eux se sont aperçus de la supercherie.

On oublie, mais moi Je dois le rappeler, que de nombreux Upcistes sont rentrés au Cameroun de mon temps et qu’ils ont trouvé leur place dans la société comme tous les enfants du pays. Le père de Moumié est revenu. Non seulement il n’a pas été inquiété, mais encore je lui ai fait donner un emploi à l’agriculture. Je ne m’en vante pas. Je rétablis simplement la vérité.

M. Biya devrait méditer le mot d’Abraham Lincoln : «On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps. Mais l’on ne peut tromper tout le peuple tout le temps.»

Il me faut conclure, en vous remerciant de votre aimable attention. Pourquoi dissimuler la tristesse, la très grande tristesse qui m’envahit devant ce qui se passe au Cameroun et qui constitue non seulement une honte pour Mon pays qui ne la mérite pas, mais aussi selon les nombreux et émouvants témoignages que je reçois de toute part, une honte pour l’Afrique.

Il ne s’agit pas de ma personne. Ce qui me préoccupe, c’est le Cameroun. Je l’ai servi de mon mieux, de toutes les capacités de mon être et lui ai consacré tous mes efforts.

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Beaucoup se souviennent de ces temps difficiles de troubles et de sang où mon pays était en proie au terrorisme, aux déchirements, à l’insécurité.

Personne n’oubliera que le 4 novembre 1982, quand j’ai décidé librement d’abandonner le pouvoir, il était un pays pacifié, unifié, calme, paisible, prospère. Comment pourra-t-on parler de tout cela en effaçant totalement Ahidjo ? Et comment Paul Biya s’y prendra-t-il pour faire croire aux générations qui viennent, à ceux pour qui nous avons travaillé, ceux pour qui nous devons travailler, qu’il est sorti le 6 novembre 1982 président de la République, tout droit et par une génération spontanée de la cuisse de Jupiter et non de la volonté d’Ahidjo ?

J’ai confiance dans mon pays ; J’ai confiance dans sa jeunesse ; confiance dans les hommes et les femmes du Cameroun. Ma foi dans celle-ci et dans celle-là demeure intacte et inébranlable. Dieu protège le Cameroun !

Je sais qu’il y a eu des parricides dans l’histoire ; ce sont les Grecs qui ont tué Socrate. Mais il y a des limites qu’il ne faut pas dépasser. Trop c’est trop ! »

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