Un document révèle une demande inhabituelle du commandant de la 2ème Région militaire interarmées au directeur général de l'entreprise publique d'électricité
Un document daté du 14 décembre 2025 et estampillé de la 2ème Région militaire interarmées (RMIA2) à Douala soulève des questions embarrassantes sur les moyens alloués aux forces de défense camerounaises. Cette correspondance officielle, adressée par le Général de Brigade Ngolo Ngomba Tobie, commandant de la RMIA2, au directeur général d'Eneo Cameroun, l'entreprise publique en charge de la distribution de l'électricité, circule depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux et dans les milieux militaires.
Dans ce courrier, le Général de Brigade sollicite "un don de 10 véhicules de marque Toyota Land Cruiser V8" destinés à équiper les unités militaires opérant dans la zone de Douala. La requête est justifiée par les "défis sécuritaires toujours croissants" dans la capitale économique camerounaise, notamment les "troubles à l'ordre public" et les "destructions, pillages et incendies".
Le document porte le numéro de référence 0514/RMIA2/CMD/CAB et est daté du 14 décembre 2025. Selon les informations disponibles, ce courrier aurait été réceptionné par les services d'Eneo le 19 décembre 2025, comme l'atteste le cachet "courrier arrivé" visible sur la note.
Une démarche qui interroge sur la chaîne hiérarchique
Ce qui frappe dans cette affaire, c'est la nature même de la démarche. En s'adressant directement à une entreprise publique pour obtenir des moyens logistiques, le commandant de la région militaire semble court-circuiter les voies hiérarchiques normales que sont le ministère de la Défense, le ministère de l'Administration territoriale, voire la présidence de la République.
Cette approche soulève des questions légitimes sur les procédures budgétaires qui devraient normalement permettre aux forces armées de disposer des équipements nécessaires à leurs missions. Une demande de cette nature devrait logiquement transiter par le ministère de la Défense, qui dispose d'un budget d'équipement voté par le Parlement.
Cette sollicitation directe auprès d'Eneo soulève également des questions sur l'état réel des moyens dont disposent les forces armées camerounaises. Si un commandant de région militaire en est réduit à solliciter des véhicules auprès d'entreprises publiques, cela suggère soit un sous-financement chronique de l'armée, soit des dysfonctionnements dans la chaîne d'approvisionnement militaire.
Des observateurs notent que cette pratique de sollicitation directe auprès d'entreprises ne serait pas isolée. Plusieurs sociétés publiques et privées opérant au Cameroun auraient reçu, au cours des dernières années, des demandes similaires émanant de différentes unités militaires ou de gendarmerie.
Les 10 Toyota Land Cruiser V8 sollicités par le Général Ngolo Ngomba représentent un investissement considérable. Sur le marché camerounais, un véhicule de ce type se négocie entre 40 et 50 millions de francs CFA, soit un montant total compris entre 400 et 500 millions de francs CFA (environ 600 000 à 760 000 euros) pour l'ensemble du parc demandé.
Eneo, bien qu'entreprise publique, fait face à ses propres contraintes budgétaires et à des difficultés de trésorerie récurrentes. Une telle "donation" aurait nécessairement un impact sur les comptes de l'entreprise et nécessiterait probablement l'aval de sa tutelle gouvernementale.
Au-delà de l'aspect matériel, cette affaire soulève des interrogations sur la gouvernance des ressources publiques. Si de telles demandes sont formulées et satisfaites en dehors des circuits budgétaires officiels, comment assurer la traçabilité et le contrôle de l'utilisation des deniers publics ?
Des organisations de la société civile camerounaise y voient une illustration supplémentaire des zones d'ombre dans la gestion des affaires publiques. "Cela pose la question de savoir combien d'autres demandes similaires ont été adressées à d'autres entreprises, et lesquelles ont donné suite", s'interroge un observateur de la gouvernance publique.
À l'heure actuelle, ni le ministère de la Défense ni l'état-major des armées n'ont réagi publiquement à la circulation de ce document. Du côté d'Eneo, aucune communication officielle n'a été faite concernant cette sollicitation.
Certains anticipent déjà une réaction de l'armée qui pourrait qualifier ce document de faux ou de manipulation. Toutefois, la précision des références administratives et la qualité de la reproduction du document rendent cette hypothèse peu probable aux yeux de nombreux observateurs.
Cette affaire intervient dans un contexte où le Cameroun fait face à de multiples défis sécuritaires, de la menace de Boko Haram dans l'Extrême-Nord à la crise anglophone dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, en passant par la criminalité urbaine à Douala et Yaoundé. Des défis qui nécessitent des forces de défense bien équipées et une chaîne logistique fonctionnelle.
Pour certains analystes, ce document illustre également pourquoi un coup d'État militaire reste peu probable au Cameroun : une armée qui doit solliciter des entreprises privées pour obtenir des moyens logistiques de base dispose-t-elle de la capacité opérationnelle nécessaire pour mener une action d'une telle envergure ?