La réduction brutale de l'aide américaine menaçait de faire exploser la mortalité due au paludisme dans le nord du Cameroun. Mais sur le terrain, agents de santé et communautés se sont mobilisés contre vents et marées. Reportage du New York Times dans une région en première ligne.
Mohammadou, trois ans, était à l'article de la mort. Trempé de sueur, secoué de convulsions, l'enfant réagissait à peine lorsque l'infirmière lui a piqué le doigt pour le test de dépistage. Ses parents avaient parcouru 30 kilomètres de pistes défoncées depuis leur village pour l'emmener à l'hôpital de Maroua, dans le nord du Cameroun.
Le diagnostic est tombé : paludisme. Mais le vrai miracle, ce jour-là, n'était pas le diagnostic. C'était que l'hôpital disposait encore d'artésunate, ce médicament qui sauve des vies et qui était devenu "presque aussi précieux que l'or" dans la région, selon le New York Times qui a suivi cette histoire.
Le nord du Cameroun affiche l'un des taux de mortalité liés au paludisme les plus élevés au monde. Pourtant, grâce à l'Initiative présidentielle contre le paludisme (PMI) lancée par les États-Unis en 2017, ce taux avait diminué de près de 60% dans l'Extrême-Nord entre 2017 et 2024.
Le programme ne se contentait pas de distribuer des médicaments. Il formait des agents de santé communautaires, équipait les cliniques, mettait en place des systèmes de collecte de données, distribuait des moustiquaires et, surtout, assurait la chimioprévention pour 2 millions d'enfants camerounais chaque saison des pluies.
Jean Marc Dahadai, aide-soignant à l'hôpital épiscopal de Maroua, se souvient du temps d'avant : "Il y a dix ans, pendant la saison des pluies, on avait des malades par terre, dans la cour. Nous avons beaucoup d'espace ici, mais c'était rempli de personnes atteintes de paludisme."
Ces dernières années, les cas graves comme celui de Mohammadou étaient devenus plus rares : un ou deux enfants par semaine. Jusqu'en février 2025.
Lorsque l'administration Trump a annoncé la fin d'une grande partie de ce programme en février 2025, affirmant que l'aide étrangère était gaspillée, l'onde de choc a été immédiate. Le Cameroun recevait 22 millions de dollars par an des États-Unis pour lutter contre le paludisme, alors que le gouvernement camerounais n'y consacrait que 2,1 millions de dollars.
"On a pensé que tout était perdu", résume le Dr Jean Pierre Kidwang, coordinateur régional du Programme national de lutte contre le paludisme, cité par le New York Times.
Pour Dahadai, le cauchemar semblait inévitable : "La première chose que j'ai pensée, c'est que ça allait redevenir comme avant." Les stocks d'artésunate ont commencé à s'épuiser. La saison des pluies approchait, et avec elle la flambée annuelle des cas.
C'est alors que s'est produit quelque chose d'inattendu. Les agents de santé communautaires, plus de 2 000 dans la région, ont continué à travailler. Sans être payés. Pendant des mois.
Bachirou Agarbel, employé par PMI dans son village de Ginadji depuis le début du programme, explique simplement : "Nous sommes ceux qui sauvent les jeunes enfants. Bien sûr que nous devions continuer le travail."
Ces agents ont continué à aller de porte en porte, à bicyclette, parfois dans des zones soumises aux attaques de drones du groupe islamiste Boko Haram, pour distribuer les comprimés de chimioprévention aux enfants.
Heureusement, les médicaments essentiels pour 2025 avaient été commandés avant le gel de l'aide et se trouvaient déjà dans les entrepôts du gouvernement. Le problème était de les acheminer jusqu'aux villages. C'est l'organisation américaine à but non lucratif GiveWell qui est intervenue, "comme un ange tombé du ciel", selon Kidwang, pour financer cette distribution d'urgence.
Le Dr Kidwang s'attendait à voir le nombre de décès augmenter. "Cela ne s'est pas produit, dit-il. Cela montre qu'un bon système avait été mis en place." Il attribue ce résultat à l'efficacité de la chimioprévention et au dévouement des agents de santé.
Mais Olivia Ngou, directrice exécutive d'Impact Santé Afrique, une organisation qui mobilise les communautés d'Afrique de l'Ouest, est plus pessimiste : "Les décès ont augmenté en 2025. Nous en sommes certains." Elle estime que les chiffres officiels ne reflètent pas la réalité.
Dans son bureau de Maroua, début décembre, le Dr Kidwang examinait les rapports post-mortem : un nourrisson de 8 mois dont la famille avait attendu cinq jours avant de se rendre en ville ; un enfant de 3 ans traité avec des remèdes traditionnels au lieu de l'artésunate.
Dans le couloir, 19 cartons de chimioprévention non utilisés à la fin de la saison des pluies. Chacun portait un drapeau américain accompagné des mots : "Don du peuple américain". Le médecin s'apprêtait à les mettre de côté, sans savoir ce qu'il aurait à offrir aux enfants de la région en 2026.
En décembre, une nouvelle porteuse d'espoir est arrivée : le département d'État américain a signé un accord avec le gouvernement camerounais, promettant jusqu'à 399 millions de dollars sur cinq ans pour la santé, à condition que le Cameroun augmente ses propres dépenses de santé de 450 millions de dollars.
Le programme de lutte contre le paludisme redémarre. Le département d'État a commandé la chimioprévention pour la prochaine saison des pluies, ainsi que de nouvelles quantités d'artésunate. Certains agents de santé ont de nouveau été payés.
Pour Mohammadou, qui a finalement pu rentrer chez lui après trois jours d'hospitalisation, ce fut une question de chance et de timing. D'autres enfants n'ont pas eu cette chance. Mais grâce au dévouement de soignants qui ont refusé d'abandonner, beaucoup ont survécu malgré tout.