Révélations du capitaine Effoudou : Quand le colonel Didier Badjeck enfonce le clou

Capitaine EFFOUDOU Colonel Badjeck Le tribunal militaire reprend ses audiences sur l'assassinat de Martinez Zogo

Sun, 2 Aug 2026 Source: www.camerounweb.com

Le colonel Didier Badjeck a détourné le débat en présentant les déclarations de l'ancien capitaine Effoudou comme une attaque contre l'armée camerounaise, alors que, celles-ci visaient principalement des responsables civils de l'État. N'étant plus militaires, les deux hommes disposent des mêmes droits d'expression et le devoir de réserve ne s'applique plus à eux, hormis l'obligation de préserver les secrets de la défense. Il est également reproché au colonel Badjeck de défendre une institution qui n'était pas mise en cause, de s'accorder une liberté de parole qu'il refuse à son ancien collègue et d'éviter de répondre aux accusations précises formulées contre lui.

L'ARMÉE N'ÉTAIT PAS EN CAUSE : CE QUE DEFEND REELLEMENT LE COLONEL BADJECK

Deux anciens officiers, un seul et même statut. Le capitaine Effoudou a été radié des cadres, le colonel Badjeck est admis à la retraite. Ni l'un ni l'autre n'appartient plus à l'armée camerounaise. Pourtant l'un s'accorde le droit de parler et le refuse à l'autre, au nom d'une institution que personne n'avait attaquée. Car le capitaine n'a mis en cause ni la doctrine, ni les soldats, ni le front. Il a mis en cause des civils.

1. Deux hommes, une seule et même position

Le capitaine Effoudou a été radié des cadres. Le colonel Didier Badjeck est admis à la retraite. Les modalités diffèrent, le résultat juridique est identique. Ni l'un ni l'autre n'est militaire. Ni l'un ni l'autre n'est soumis à la discipline d'une armée à laquelle il n'appartient plus. Tous deux sont des civils.

Le devoir de réserve est une obligation statutaire. Il s'attache à la fonction et s'éteint avec elle. Ce qui ne s'éteint pas, c'est le secret de la défense nationale, qui survit à la carrière et dont la violation relève du juge pénal. La distinction est essentielle, parce qu'elle désigne la seule question sérieuse que soulève cette affaire. Le capitaine a-t-il divulgué des éléments couverts par le secret, ou a-t-il dénoncé des faits qui, s'ils sont établis, constituent des infractions ?

Cette question n'a jamais été posée. À sa place, on a servi une règle imaginaire selon laquelle un officier, même retraité, même débarqué, n'aurait jamais le droit de parler. Aucun ordre juridique ne consacre une telle règle. Elle est commode, voilà tout.

2. La substitution d'objet

Il faut relire ce que le capitaine a réellement mis en cause.

Il a parlé d'une autorisation d'importation d'armes accordée à un individu retrouvé aux abords de la présidence. Il a parlé de négociations engagées avec des leaders séparatistes sous l'égide de l'Église catholique, puis sabordées. Il a parlé de médiations suisse et canadienne bloquées. Il a parlé d'une structure parallèle logée au secrétariat général et de notes de renseignement réécrites avant d'atteindre le chef de l'État. Il a parlé d'un incendie de raffinerie et d'importations de carburant contrôlées par des intermédiaires.

Aucun de ces griefs ne vise l'armée. Ils visent un secrétaire général de la présidence, qui est un civil. Ils visent des ministres, qui sont des civils. Ils visent des hommes d'affaires et des prête-noms, qui sont des civils.

Le capitaine n'a critiqué ni la doctrine d'emploi des forces, ni l'organisation issue de la réforme de 2001, ni la capacité opérationnelle des unités engagées, ni le comportement des soldats au front. Il n'a pas dit que l'armée camerounaise avait mal combattu Boko Haram. Il n'a pas contesté l'interarmisation. Il n'a rien dit du sang versé par les frères d'armes du colonel.

Et pourtant, c'est exactement là-dessus que le colonel a répondu. Sur Boko Haram entre 2014 et 2015. Sur le décret de réforme et ses fonctionnalités. Sur les trois composantes des armées conventionnelles. Sur les brebis galeuses qui existent dans toutes les professions. Sur les journalistes israéliens qui auraient chanté l'hymne national à la frontière.

Rien de tout cela n'était en cause. On appelle cela répondre à côté, et ce n'est pas une maladresse. C'est une technique. En déplaçant l'objet de l'armée aux hommes politiques vers l'armée elle-même, on transforme une accusation vérifiable en offense faite à une institution sacrée. On n'a plus à prouver quoi que ce soit. Il suffit de s'indigner.

3. L'armée comme bouclier

Le procédé mérite d'être nommé pour ce qu'il est. Le colonel ne défend pas l'armée. Il se sert de l'armée pour défendre des civils que l'armée n'a pas à couvrir.

L'histoire récente rend cette confusion intenable. Il faut en rappeler la chronologie exacte.

Les exactions de Ngarbuh sont commises dans la nuit du 13 au 14 février 2020. Dans les jours qui suivent, l'armée et le ministère de la Communication nient catégoriquement toute responsabilité, contestent les bilans des organisations non gouvernementales et invoquent un accident causé par l'explosion de récipients de carburant lors d'affrontements. C'est la parole institutionnelle, celle que le colonel Badjeck défend aujourd'hui, et elle était fausse.

Il faut une commission d'enquête présidentielle et la pression internationale pour qu'un rapport soit publié le 21 avril 2020, reconnaissant la responsabilité de trois militaires et de membres d'un comité de vigilance. Ce document n'est signé ni par le ministre délégué à la présidence chargé de la Défense, ni par un général, ni par le porte-parole des armées. Il est signé par le secrétaire général de la présidence de la République, un haut fonctionnaire civil, celui-là même que le capitaine met aujourd'hui en cause.

Celui qui a livré des militaires camerounais à la communauté internationale n'est donc pas l'officier qui parle depuis l'exil. C'est l'homme que l'on protège aujourd'hui en invoquant l'honneur de cette armée. Et l'institution dont on nous demande de respecter la parole avait commencé par mentir sur les faits.

4. La liberté qu'il s'accorde et qu'il refuse

Sur un plateau de télévision, le colonel soutient qu'aucun officier, retraité ou radié, n'a le droit de s'exprimer sur ces sujets, et que les responsables politiques doivent cesser d'impliquer les forces de défense dans leurs querelles.

Quarante-huit heures plus tard, il publie un texte où il interpelle le ministère des Relations extérieures sur son inaction, commente la doctrine du Quai d'Orsay et sa revue de presse, invoque le principe de réciprocité diplomatique, et suggère qu'un journaliste protégé par l'asile politique soit interpellé.

Un homme qui n'est plus militaire commente la politique étrangère de son pays, met en cause un ministère et sollicite une mesure de police auprès d'une chancellerie étrangère. Il est parfaitement libre de le faire. C'est précisément le point. Cette liberté qu'il exerce sans hésiter est exactement celle qu'il refuse à un homme placé dans la même situation que lui.

Le devoir de réserve n'est donc pas une règle qu'il respecte. C'est un argument qu'il emploie, et il ne l'emploie que dans un sens.

Ajoutons un aveu que peu ont relevé. Évoquant ses années à la tête de la division de la communication du ministère de la Défense, il précise qu'il ne disait pas ce qu'il pensait, mais ce que la ligne éditoriale lui indiquait de dire. Un ancien porte-parole décrit ainsi son propre métier. Il n'a pas changé de métier. Il a seulement perdu le mandat qui le justifiait.

5. Le démenti qui n'arrive jamais

Le journaliste Jean-Rémy Ngono a répondu au colonel par des accusations très lourdes, mettant en cause son rôle supposé dans un mécanisme de soldes fictives au ministère de la Défense. Ces allégations reposent sur la seule parole de celui qui les porte, et doivent être présentées pour ce qu'elles sont.

Ce qui frappe, c'est la réponse. Le texte du colonel ne dément rien. Pas une ligne sur les soldes fictives. Pas une ligne sur le circuit décrit. Pas une ligne sur son parcours de formation contesté. L'homme qui reproche à un capitaine de parler sans preuves n'oppose aucune preuve contraire.

Ce silence n'est pas une négligence. Démentir, c'est produire un fait. Produire un fait, c'est accepter d'être vérifié. Celui qui parle du système avance des dates, des dossiers, des noms, et devient par là même réfutable. Celui qui parle pour le système invoque l'honneur, la discipline et le sang versé, et devient irréfutable parce qu'il ne dit rien de vérifiable.

Effoudou parle du système. Badjeck parle pour le système. Toute la séquence tient dans ces deux prépositions.

6. Ce qui reste

Un citoyen a le titre pour dénoncer l'arbitraire de ceux qui gouvernent. Ce titre ne se perd pas parce qu'il a porté l'uniforme. Il se renforce plutôt, puisqu'il a vu de l'intérieur ce dont il parle.

Un ancien officier du renseignement a mis en cause des responsables civils sur des faits datés et nommés. En réponse, personne n'a examiné ces faits. On a plaidé pour une institution qui n'était pas accusée, on a inventé une obligation de silence qui n'existe pas, et l'on a fini par demander à un État étranger de faire taire un journaliste.

Un pouvoir qui ne sait plus répondre sur les faits demande qu'on empêche de les énoncer. C'est ce que nous venons de lire, noir sur blanc, sous la plume d'un homme qui croyait défendre l'armée.

Le tribunal militaire reprend ses audiences sur l'assassinat de Martinez Zogo. C'est là que la question de la preuve se posera. Le reste est du bruit, et le bruit a une fonction.

John Lawson

Source: www.camerounweb.com