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General News Thu, 6 Dec 2018

Retrait de la CAN: même au village de Paul Biya, rien n'est prêt

Aujourd’hui, les habitants de Mvomeka’a restent « biyaïste » (« C’est notre personne », y entend-on souvent). Mais la présence du palais génère aussi de l’exaspération. « Il y a deux Mvomeka’a. La route qui mène au palais est parfaite. Mais regardez l’état des autres?! Qui peut croire que nous sommes les voisins directs du chef de l’État?? » demande Émilienne, une institutrice, avant de conclure, amère?: « Nous ne sommes pas les petits princes que certains imaginent. L’eau courante fait défaut. Depuis trente-cinq ans, Biya omet de régler les problèmes de son village. »

La population laisse parfois entrevoir sa désapprobation. Comme en août 2015, lorsque des habitants avaient boudé la cérémonie d’inauguration d’une mini-centrale solaire offerte à la localité par la firme chinoise Huawei Technologies pour un coût global de 454 millions de F CFA. Installée tout près du palais présidentiel, cette infrastructure ne profite qu’à Paul Biya, selon les habitants (moins d’un quart d’entre eux ont accès à l’électricité).

Émilienne aimerait voir Biya se servir de son pouvoir pour transformer son fief en une ville résolument moderne. Au contraire, il en a fait un sanctuaire d’œuvres inachevées, comme les 120 logements sociaux financés en partie par le Crédit foncier du Cameroun. Treize ans après le lancement de ce programme, en 2004, dix villas sortent péniblement de terre. David Nkoto Emane, le très dévoué directeur général de Camtel, également originaire de la région, a bien tenté de sauver les meubles en achetant une cinquantaine de logements destinés à ses salariés pour un montant de 100 millions de F CFA. Mais son initiative a fait long feu.

Calcul politique ou égoïsme ?

« Tout le monde flatte Biya?: “Papa, je construis quelque chose.” Une fois les félicitations d’usage reçues, le projet est aussitôt abandonné », déplore Émilienne. Et de citer aussi l’exemple du stade Paul-Biya de Meyomessala, également inachevé alors que 2 milliards de F CFA ont déjà été engloutis. À ses yeux, les seuls lieux qui valent le détour sont la mairie et le complexe commercial, construits à l’initiative de l’ancien directeur général du Feicom, Gérard Ondo Ndong, emprisonné depuis 2006 dans le cadre de l’opération « mains propres ». Ou encore la radio communautaire Etete FM et le centre multimédia, financés par l’Unesco.

« Les Français diront que les Biya sont discrets, poursuit la jeune femme. Pour nous, les Boulous, ils sont égoïstes. » Et, contrairement à Ondo Ndong, qui continuerait à dispenser ses largesses depuis sa prison, notamment en période de fêtes, « Biya n’a jamais offert ne serait-ce qu’une cuisse de poulet à un fonctionnaire de son village ». Mojaz, lui, veut bien reconnaître quelques privilèges. « Pour la fête du mouton, la Turquie a coutume de donner de la viande de bœuf aux habitants de la commune. » À en croire Mono Ndjana, « ne pas consentir d’extravagantes faveurs est une manière de prouver qu’il œuvre pour l’ensemble des Camerounais et non pour son seul village. C’est un calcul politique à valeur pédagogique. »

Un palais impénétrable

Cela l’oblige-t-il pour autant à éviter les autorités locales?? Le maire, Christian Mebiam, n’a eu que de brèves entrevues fortuites avec lui. Quant au sous-préfet, il n’a jamais été invité au palais. Pour obtenir une audience auprès du chef de l’État, mieux vaut passer par son frère cadet, Pierre Meba, affable octogénaire qui cultive aussi la discrétion. Peu attiré par la politique, il est, avec Martin Belinga Eboutou, le directeur du cabinet civil, le seul à pouvoir prétendre au statut de « visiteur du soir ».

L’accès au palais est en fait d’autant plus désirable pour tous les courtisans qu’il est réputé impénétrable. Ex-proche du chef de l’État, Albert Dzongang se rit de « tous les mythomanes qui prétendent fréquenter l’antre du solitaire alors qu’ils n’ont fait que le tour du pâté de maisons ».

Être reçu à Mvomeka’a est donc devenu un gage de puissance. Feu l’écrivain Ferdinand Oyono l’avait fort bien compris dans les années 1990. Ministre des Relations extérieures puis de la Culture, il se tenait informé des séjours du président, avant de s’y rendre à son tour et de le faire savoir au plus grand nombre. La légende de confident du roi enflait quand en réalité son périple s’arrêtait dans une chambre d’hôtel des alentours.

L’exemple de Oumarou Sanda

Aujourd’hui, c’est au Rock Farm, à Ndonkol, à dix minutes du palais de Paul Biya, que les barons inquiets d’une éventuelle disgrâce viennent prendre la température. Ce complexe agrotouristique plutôt select est la propriété de Foumane Akame, conseiller aux affaires juridiques à la présidence de la République, secrétaire du Conseil supérieur de la magistrature et, dit-on, l’ombre de Biya. On peut facilement y croiser le cabinet civil et le secrétariat général de la présidence, ou attendre en espérant être appelé au palais.

Mais malheur à celui qui s’aventure au-delà sans y être invité. En 1992, Oumarou Sanda, alors ministre des Postes et Télécommunications particulièrement apprécié, en a fait l’amère expérience. Il reçoit, à l’époque, des partenaires allemands venus rencontrer le chef de l’État. Après plusieurs jours d’attente, la délégation s’impatiente. Sanda décide de se rendre au village pour s’enquérir de la conduite à tenir. Après lui avoir fait faire tapisserie pendant des heures, Biya le recevra, mi-figue mi-raisin. Il le limogera peu après. On ne dérange pas le lion de Mvomeka’a dans sa tanière.

Béni soit mon village

Nombreux sont les chefs d’État qui ont magnifié leur lieu de naissance. Parmi les exemples les plus significatifs, l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny, avec sa réplique de la basilique Saint-Pierre de Rome à Yamoussoukro. Connu pour sa piété, l’Équato-Guinéen Teodoro Obiang Nguema Mbasogo lui a emboîté le pas en construisant une cathédrale à Mongomo, un des rares villages au cœur de la forêt tropicale à pouvoir se vanter d’abriter université et hôtels de luxe.

Autrefois simple bourg situé à 450 km au nord de Brazzaville, Oyo, le village du Congolais Denis Sassou Nguesso, accueille entre autres un centre hospitalier aux équipements dernier cri et un hôtel quatre étoiles. Avant de s’exiler en Guinée équatoriale, le Gambien Yahya Jammeh avait transformé son village de Kanilai (à 120 km de Banjul) en paradis touristique avec un parc abritant des animaux importés d’Afrique australe. Romantique et plus sobre qu’Houphouët-Boigny, l’Ivoirien Alassane Ouattara a donné le nom de son épouse, Dominique Ouattara, à l’un des lycées de Kong (Nord), ville qui a vu naître sa mère.

Source: jeuneafrique.com
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