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General News Mon, 18 Mar 2019

Sérail: comment la présidence de la République a lâché Prime Potomac

L’affaire commence le 22 novembre 2018. Ce jour-là, Prime Potomac introduit une demande en vue de l’obtention des avances exceptionnelles auprès du ministère du Tourisme et des Loisirs (Mintoul), le maitre d’ouvrage des marchés de construction et de rénovation des infrastructures hôtelières à Garoua, dont l’entreprise de Ben Modo est adjudicataire. Cette demande d’avances exceptionnelles qui se chiffre à 05 milliards de FCfa concerne outre ces deux établissements hôteliers, les marchés de construction des stades d’entraînement de Poumpoumré, de Rey-re, du Cenajes, et du complexe Sodecoton.

Au Mintoul, la demande de Prime Potomac suscite des interrogations. D’autant que les délais contractuels d’exécution de ces deux marchés sont échus depuis octobre 2018, et que le taux de réalisation des travaux de rénovation de l’hôtel Bénoué n’est que de 42%, alors que celui de la construction de l’hôtel de 100 chambres stagne à 32%. Le maitre d’ouvrage veut savoir dans les 05 milliards demandés par Prime Potomac au titre d’avances exceptionnelles, quelle est la part relative aux marchés qui le concerne. Car la demande de Prime Potomac couvre aussi les quatre stades dont le maitre d’ouvrage est le ministère des Sports et de l’Éducation physique.

Le 30 novembre 2018, la Confédération africaine de football (CAF) annonce qu’elle a retiré la CAN 2019 au Cameroun. Coup de tonnerre. Au mode de l’urgence jusque-là en vigueur, succède un nouveau tempo, moins frénétique. Désormais les choses se feront en suivant le circuit normal. Le 06 décembre, les chantiers de Prime Potomac à Garoua sont à l’arrêt. Les employés de l’entreprise de Ben Modo ne décolèrent pas. Ils battent le pavé et réclament le paiement de leurs arriérés de salaire. Les fournisseurs ne sont pas en reste. Ils veulent recouvrer leurs créances auprès de Prime Potomac.

Le 31 décembre 2018, le chef de l’État se prononce solennellement sur la question en ces termes : «Comme je l’ai déjà dit, tous les investissements liés à l’organisation de la CAN seront réalisés. Je saisis cette occasion pour vous demander de rester mobilisés afin qu’à terme, la modernisation de nos infrastructures routières, ferroviaires, hospitalières et sportives liées à ce grand évènement, se concrétise : notre pays le mérite bien», soutient Paul Biya. Le message présidentiel est clair et limpide. Les marchés liés à la CAN doivent être achevés et livrés.

2,5 milliards de fcfa

Après avoir saisi le maitre d’ouvrage en décembre 2018, Prime Potomac adresse courant janvier 2019, une autre correspondance au Mintoul pour demander à nouveau des avances exceptionnelles, mais en précisant cette fois le montant : 2,5 milliards de FCfa pour les infrastructures hôtelières de Garoua. À la suite de cette requête, le Mintoul procède via l’assistant maitre d’ouvrage (AMO) — qui suit au quotidien pour lui l’exécution des chantiers — à une évaluation du montant nécessaire à l’achèvement des gros œuvres. Cette évaluation arrête un montant de 1,3 milliard de FCfa, au lieu des 2,5 milliards réclamés par Prime Potomac.

Le 25 février 2019, le Mintoul saisit le secrétaire général de la présidence de la République (Sg/Pr), Ferdinand Ngoh Ngoh en vue de la poursuite et l’achèvement des travaux. Le maitre d’ouvrage propose alors la mise en régie exceptionnelle desdits marchés et le paiement des avances exceptionnelles. Cette saisine du Sg/Pr, explique un érudit des marchés publics, est consécutive au fait que le paiement des avances exceptionnelles n’est pas du ressort du maitre d’ouvrage.

Le 11 mars 2019, en réponse à la correspondance du Mintoul suscitée, le Sg/Pr indique que «la présidence de la République a marqué son accord, pour l’application de l’intégralité des mesures préconisées pour l’achèvement des travaux de gros œuvre, dont l’entreprise Prime Potomac a la charge, notamment : la mise en œuvre de la régie exceptionnelle pour les travaux restants ; l’octroi, à ladite entreprise, d’avances exceptionnelles de 826 775 190 FCfa pour le marché (…) de l’hôtel de 100 chambres ; 473 807 975 FCfa pour le marché (…) de l’hôtel Bénoué». Les copies de cette correspondance du Sg/Pr sont transmises au secrétaire général des services du Premier ministre (Sg/Pm) et au ministre des Finances (Minfi).

Reprise en main par l’Etat

Le 12 mars, le Mintoul revient à la charge et saisit le Sg/Pr pour préciser sa pensée. Le maitre d’œuvre est en effet certes favorable à la régie exceptionnelle et à aux avances exceptionnelles, mais réitère une reprise en main par l’État des marchés, puisque argue-t-il, la «carence» de Prime Potomac a été constatée. Le 13 mars, le Mintoul adresse une nouvelle correspondance au Sg/Pr avec pour objet «diligences relatives à la régie exceptionnelle et avances exceptionnelles». Des copies de cette correspondance sont transmises au Sg/Pm, au ministre des Travaux publics (Mintp), au ministre des Marchés publics (Minmap), au Minfi et au gouverneur de la région du Nord.

Le ministre d’État, Maigari Bello Bouba y indique que «suite à notre entretien du 12 mars 2019, dans le cadre de la mise en œuvre de la régie exceptionnelle qui s’impose désormais aux marchés suscités, je vous propose pour la bonne exécution des travaux d’achèvement des gros œuvres des hôtels Bénoué et 100 chambres que : les avances exceptionnelles autorisées soient domiciliées à la trésorerie de Douala». Le maitre d’ouvrage précise en outre «que le gouverneur du Nord, à qui je (Mintoul, Ndlr) déléguerai mes pouvoirs soient l’ordonnateur des décaissements en faveur des différents destinataires (entreprise, fournisseurs, sous-traitants… ) conformément aux délais des décomptes à établir». En clair, Pour Bello Bouba Maigari, les avances exceptionnelles consenties ne devraient en aucun cas être gérées par Prime Potomac dont la défaillance a été constatée.

Une proposition à laquelle s’oppose l’entreprise de Ben Modo qui affirme dans un communiqué publié le 14 mars 2019 que «si la mise en régie venait à être finalement adoptée, Prime Potomac dit son engagement à travailler avec toute personne désignée par les autorités camerounaises pour l’avancement des travaux. À la condition, préciset-il toutefois, que personne n’interfère sur le choix des fournisseurs et les sous-traitants de ces marchés, et que tout paiement fait, le soit sur l’ordre de Prime Potomac, représenté par son président directeur général».

Ordre de service

Sauf que depuis, le vent a tourné et Prime Potomac va recevoir dans les prochains jours, confie une source dans le sérail, un ordre de service valant mise en œuvre de la régie. Selon l’article 5 alinéa ff du décret du 20 juin 2018 portant code des marchés publics, la régie est un «procédé suivant lequel l’administration décide d’exécuter ellemême les travaux en ayant recours à ses propres moyens matériels et en personnel. Le maitre d’ouvrage est en même temps le maitre d’œuvre. Il traite directement avec les fournisseurs et supporte sur son propre budget tous les risques économiques et financiers». Ce texte précise en outre que «la régie peut être totale, portant sur l’ensemble des travaux à exécuter ou partielle, ne concernant qu’une partie des travaux». C’est le cas pour ces marchés de Prime Potomac puisque cette régie portera sur le reste des travaux à exécuter.

Source: L'OEIL DU SAHEL N°1193
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