0

Sérail: il y a 21 ans, Biya faisait emprisonner Puis Njawé

Pius Njawe Puis Njawé est décédé en 2010 dans un accident de la route

Thu, 28 Nov 2019 Source: www.camerounweb.com

Fondateur du quotidien Le Messager, Puis Njawé est sans doute l’un des personnages les plus célèbres de l’histoire de la liberté d’expression au Cameroun.

Tout au long de sa carrière, l’homme décédé tragiquement dans un accident de voiture aux Etats-Unis en 2010 aura démontré son attachement au droit de l’Homme et à la démocratie.

Cette posture a fait de lui une cible privilégiée du pouvoir de Yaoundé jusqu’à sa mort dans des conditions qui restent floues à ce jour à en croire ses proches.

En janvier 1998 par exemple, Puis Njawé a été condamné à deux ans de prison pour avoir évoqué à la Une de son journal la Santé de Paul Biya. Une sanction que le journal français Libération avait qualifiée à l’époque de « chantage à l’endroit de la presse camerounaise dans son ensemble ».

CamerounWeb vous propose l’intégralité de l’article du journal Libération:

Dans son bureau de Douala, il y a déjà une dizaine d'années, Pius Njawé avait affiché un dicton: «Quand tout va bien, l'optimisme est un luxe; quand tout va mal, c'est une nécessité.» C'est dire que, depuis longtemps, la vie de ce journaliste camerounais trop indépendant évolue entre ces deux extrêmes. Depuis la veille de Noël, Pius Njawé, directeur du Messager, un hebdomadaire privé camerounais, croupit dans une prison sordide de Douala.

Malaise

Agé de 40 ans, ce pionnier de la presse indépendante en Afrique francophone a été condamné à deux ans de prison ferme pour «propagation de fausses nouvelles», une sentence excessivement lourde au regard des faits. Le Messager avait publié le 22 décembre un article au titre interrogatif: «Le président Biya est-il malade?», faisant état d'un malaise cardiaque qu'aurait eu le chef de l'Etat camerounais lors d'une représentation sportive.

Dans son édition suivante, le journal avait publié le démenti de la présidence. Pour l'organisation Reporters sans frontières, «aucune faute n'a été commise du point de vue de l'éthique et de la déontologie professionnelles» (1). Cela n'a pas empêché la justice camerounaise d'avoir la main lourde: deux ans fermes, une peine qui s'apparente à une volonté délibérée de museler le Messager et d'intimider le reste de la presse indépendante camerounaise. Dans le même procès, un autre journaliste, Michel Michaut, directeur d'un autre journal privé, Aurore Plus, avait été condamné six mois de prison ferme, même s'il est encore en liberté.

Prenant la défense de Pius Njawé, Reporters sans frontières avait estimé que «cette condamnation témoigne de l'incapacité du régime du président Paul Biya à accepter non seulement la moindre critique, mais le moindre point de vue divergent. En s'attaquant à Pius Njawé, figure emblématique de la presse privée au Cameroun, les autorités exercent un chantage sur l'ensemble de la presse».

Colonnes blanches

Ce n'est certes pas la première fois que le patron du Messager, un journaliste reconnu et respecté par toutes les instances internationales de la presse, a maille à partir avec les autorités de son pays. Depuis la création de son journal, à la fin des années 70, le journal mène une guérilla incessante contre la censure. Dans les années 80, il sortait avec des colonnes blanches là où le censeur avait frappé.

L'arrivée au pouvoir du président Paul Biya, en 1982, avait constitué une source d'espoir pour les journalistes camerounais, vite déçue à mesure que le nouveau pouvoir retombait dans les vieilles ornières autoritaires et peu soucieuses de transparence.

La presse indépendante camerounaise, qui avait eu un «coup d'avance» par rapport à l'évolution de l'Afrique francophone (Sénégal excepté), était ainsi doublée par l'ouverture des années 90 qui vit les petits journaux fleurir à travers tout le continent. Les Camerounais, eux, en sont encore à ruser avec la censure et les poussées de fièvres autocratiques.

Modernisation

La liberté de la presse, plus encore que le pluralisme dans les urnes, est l'une des grandes conquêtes démocratiques de cette décennie en Afrique francophone, une étape importante dans la modernisation politique et sociale de ces pays.

La condamnation démesurément lourde de Pius Njawé par rapport aux faits qui lui sont reprochés est l'illustration de la difficulté du Cameroun à franchir ce pas. Quelle que soit la manière dont on observe cette affaire, il ne peut y avoir qu'une seule conclusion: Pius Njawé doit être libéré.

Source: www.camerounweb.com