Des officiers supérieurs ont alerté leur hiérarchie sur les conditions de détention, révèle une enquête exclusive de Jeune Afrique. Le SED et la Gendarmerie se renvoient la responsabilité.
Derrière la façade d’une enquête gendarmique contestée, l’affaire Anicet Ekane révèle de profondes tensions et une guerre des services au sein même de l’appareil sécuritaire camerounais. Une enquête exclusive de Jeune Afrique, fondée sur des témoignages d’officiers en activité et sur des documents internes, dévoile les alertes ignorées et les conflits de compétence qui ont peut-être conduit à la tragédie du 1er décembre.
Nos révélations indiquent que la détention de l’opposant au Secrétariat d’État à la Défense (SED), une structure de renseignement militaire, n’a pas fait l’unanimité. Un médecin militaire attaché au SED aurait, selon nos informations, adressé deux notes de service les 28 octobre et 5 novembre 2025 pour alerter sur la dégradation de l’état respiratoire d’Ekane et recommander son transfert vers un hôpital civil. Jeune Afrique a pu consulter les destinataires de ces notes : la direction du SED et l’état-major de la Gendarmerie nationale. Aucune suite favorable n’aurait été donnée, laissant l’opposant sous la responsabilité conjointe et floue des deux institutions.
La source la plus explosive apportée par Jeune Afrique concerne les circonstances du transfert au centre médical de la gendarmerie. Des éléments recueillis auprès de nos sources suggèrent qu’une dispute aurait éclaté entre le commandant du SED et l’officier de gendarmerie de garde le 30 novembre quant à la prise en charge du détenu. Le SED aurait insisté pour le garder « à l’interne » pour des raisons de sécurité, tandis que la gendarmerie, ne disposant pas d’infrastructures médicales adaptées, réclamait son hospitalisation. Ce bras de fer aurait retardé de plusieurs heures une prise en charge médicale adéquate.
Enfin, les investigations de Jeune Afrique pointent la colère d’une frange de la gendarmerie, mise en première ligne de l’enquête et de la polémique, alors que la détention initiale et les décisions critiques relevaient du SED. « On nous demande de blanchir une situation que nous n’avons pas créée », confie sous couvert d’anonymat un officier supérieur de la gendarmerie impliqué dans le dossier. Cette fracture explique en partie les pressions de la famille pour dessaisir la gendarmerie : elle est perçue à la fois comme juge et partie, mais aussi comme le bouc émissaire potentiel d’autres services plus puissants. L’enquête sur la mort d’Ekane est ainsi un miroir des rivalités qui minent les organes de sécurité de l’État.