SNH : Le syndrome Moudiki

ADOLPHE MOUDIKI PAUL BIYA Image illustrative

Mon, 20 Jul 2026 Source: L’Indépendant N°1046

Dans une posture de refonte de la haute administration, l'on prête à Paul Biya l'intention de faire souffler un vent nouveau à la Société nationale des hydrocarbures.

Le Conseil d'administration extraordinaire avorté du 17 juillet 2024, puis reprogrammé le 24 juillet 2024 à la salle B 324 du Secrétariat général de la présidence de la République, avait un seul point à l'ordre du jour, à savoir la nomination d'un nouvel Administrateur directeur général (ADG) à la tête de la Société nationale des hydrocarbures (SNH). Il n'en a rien été.

La nomination d'un nouvel ADG à la tête de la SNH se pose d'autant plus avec acuité qu'au mois de mars 2024, Adolphe Moudiki, alors âgé de 85 ans, y a pris ses distances pour des raisons justifiables pour un humain. Une note de service datée du 4 mars 2024 confiait d'ailleurs l'essentiel de la gestion quotidienne de cette entreprise capitale et névralgique au conseiller technique numéro 2, Soya Bissaya Igor Emmanuel, aujourd'hui en fuite.

Né le 10 décembre 1938 à Yaoundé, Adolphe Moudiki, qui dirige la SNH depuis 1993 (33 ans déjà), ne veut pas quitter son poste sans l'autorisation de Paul Biya, son vieil ami. Selon des sources internes à la SNH, malade depuis plusieurs années, l'ADG vit principalement à Paris où il se fait soigner et ne passe que très peu de temps au Cameroun. Son épouse, Nathalie Moudiki, chef de département des affaires juridiques, à travers laquelle arrivent les instructions, est perçue comme la nouvelle patronne. Le pouvoir n'a en réalité pas bougé. Nathalie Moudiki peut maintenir son contrôle sur toute l'entreprise tout en prenant soin de son époux.

Depuis 2023, une ambiance peu particulière est observée à la Société nationale des hydrocarbures (SNH) depuis que le Conseil d'administration de cette société étatique a décidé du gel de la transaction conclue le 19 avril 2023 entre la SNH et la Société Savannah Energy. Cette décision vient après que l'Administrateur directeur général de la SNH, Adolphe Moudiki, ait demandé le remplacement de Menguele Judith, représentante du ministère des Finances au Conseil d'administration de Cotco. Et pour cause, soutient-il, « elle s'est illustrée par des prises de position contraires à celles du représentant de la SNH, manifestant ainsi publiquement une divergence de la partie camerounaise sur le dossier ». La SNH avait motivé cette position dans l'optique d'augmenter significativement sa participation dans Cotco par un partenariat stratégique avec Savannah Energy. Sauf que cette proposition n'a pas été approuvée par la représentante du ministère des Finances, Judith Menguele, qui a manifesté publiquement une divergence d'opinions sur ce dossier. Sur cette épineuse situation, le Conseil d'administration a donc tranché : « gel de la transaction conclue le 19 avril 2023 entre la SNH et Savannah Energy ».

Entre ce feuilleton mettant en exergue les rapports peu cordiaux entre le PCA de la SNH, Ferdinand Ngoh Ngoh, et l'ADG, Adolphe Moudiki, et d'autre part le scandale Glencore, qui éclabousse la SNH, l'on prête à Paul Biya l'intention de faire souffler un vent nouveau à la Société nationale des hydrocarbures et d'ouvrir une enquête sur l'affaire Glencore.

En rappel, en mai 2022, Glencore, le groupe anglo-suisse spécialisé dans le négoce de matières premières, déclare avoir versé des pots-de-vin pour 7 milliards de FCFA (environ 10,5 millions d'euros) à la SNH et à la Sonara. Le géant anglo-suisse du négoce de matières premières a plaidé coupable devant les juridictions américaines et britanniques et a reconnu avoir payé sur plusieurs années des hauts fonctionnaires en Afrique et en Amérique du Sud. Tout un système de corruption pour obtenir ou garder des contrats ou pour éviter des audits.

Depuis près de trois ans, M. Moudiki n'a été vu nulle part. Ni lors d'une conférence de presse. Ni lors d'un conseil d'administration. Ni au seul forum où sa présence n'est pas facultative — la session annuelle de l'Organisation des pays africains producteurs de pétrole, tenue en octobre 2024 dans la capitale de son propre pays, à laquelle il n'a pas pu assister. Le Cameroun a dû envoyer un ministre pour le remplacer, parce que l'institution qu'il dirige nominalement n'a pas pu produire son propre dirigeant. En son absence, son épouse a assumé ses fonctions.

Nathalie Moudiki occupe les postes de Directrice des Affaires Juridiques et de Conseillère Technique au sein de la SNH, et préside le conseil d'administration de Cstar — le véhicule même dans lequel la SNH a englouti des fonds publics sans approbation du conseil d'administration, sans autorisation expresse du gouvernement, et sans étude de faisabilité publiée. Elle a représenté la SNH à l'APPO à sa place. Elle a présidé la réunion du conseil de Cstar à Dubaï. Les documents portant la signature de son mari porteraient, selon plusieurs sources, une image scannée de celle-ci, et non sa main. Ce n'est pas une succession. Ce n'est pas une délégation. C'est une vacance déguisée en direction, et les Camerounais ont le droit de savoir qui décide réellement de la gestion de leur compagnie pétrolière nationale.

Source: L’Indépendant N°1046