SONARA–TRAFIGURA : Les mails inédits derrière une bataille à plus de 4 milliards

Sonara Dettes.png Les mails inédits derrière le rejet d’une cargaison d’essence et une bataille à plus de 4 milliards

Mon, 14 Sep 2026 Source: www.camerounweb.com

Le différend entre la SONARA et Trafigura sur une cargaison de 20 000 tonnes d’essence se transforme en une bataille judiciaire et financière de plusieurs milliards de FCFA. Des échanges internes révèlent des désaccords sur la qualité du carburant, la méthode d’analyse et surtout sur l’origine de la décision de rejet, la SONARA invoquant une instruction ministérielle contestée dans des échanges privés. Avec plus de 4,2 milliards FCFA déjà versés à Trafigura, la SONARA cherche désormais à récupérer cette somme devant la justice anglaise.

Des correspondances internes consultées par notre rédaction éclairent d’un jour nouveau le conflit entre la SONARA et Trafigura. Au-delà des analyses contradictoires sur les quelque 20 000 tonnes d’essence, elles révèlent un test comparatif proposé puis refusé et, surtout, une instruction ministérielle invoquée par la SONARA avant d’être contestée dans un échange privé. En arrière-plan, plusieurs milliards de FCFA sont désormais en jeu.

L’affaire du MT Sea Victory n’est plus seulement une bataille de laboratoires. Elle est devenue une bataille financière dans laquelle chacun prépare désormais ses comptes.

Le 6 mars 2026, Trafigura présente à la SONARA deux factures : 4,266 millions d’euros de dommages et 3,196 millions d’euros de surestaries, soit au total près de 7,46 millions d’euros — environ 4,9 milliards FCFA. La SONARA rejette ces réclamations. Le 9 avril, Afreximbank verse néanmoins à Trafigura 6,492 millions d’euros, le plafond de la lettre de crédit, soit environ 4,26 milliards FCFA. Trafigura affirme qu’il lui resterait encore environ 650 000 dollars de pertes. De son côté, la SONARA a annoncé son intention de saisir la justice anglaise pour tenter de récupérer l’argent versé et réclamer des dommages en s’appuyant précisément sur la contestation de la qualité du carburant.

C’est dans ce contexte que les correspondances obtenues par notre rédaction prennent tout leur sens.

LE 9 JANVIER, UNE INSTRUCTION DU MINISTRE EST INVOQUÉE

La pièce la plus sensible est datée du 9 janvier 2026. Dans cette lettre adressée à Trafigura, le directeur général de la SONARA, El Hadj Bako Harouna, confirme le rejet de la cargaison. Il affirme surtout que le ministre de l’Eau et de l’Énergie avait instruit son rejet afin d’éviter « tout risque de contamination du stock national ».

Cette mention est importante. Elle laisse entendre que la décision de refuser le carburant ne reposait plus seulement sur une appréciation technique des services de la SONARA : une instruction ministérielle est désormais invoquée.

Mais deux jours plus tard, un échange privé vient compliquer cette version.

Le 11 janvier, un interlocuteur identifié dans les échanges comme Danilo Popovski cherche de l’aide après réception de la décision. Il évoque les difficultés rencontrées du côté du contrôle et cite Joël Ella. Surtout, à propos de l’affirmation selon laquelle le ministre aurait ordonné le rejet, il écrit : « is also not true », autrement dit : « ce n’est pas vrai non plus ».

Cet échange ne permet pas de conclure que l’instruction ministérielle n’a jamais existé. Il établit cependant qu’au moment même où la SONARA l’invoquait officiellement, cette version était contestée dans des échanges privés autour du dossier.

TRAFIGURA PROPOSE UNE EXPÉRIENCE, LA SONARA REFUSE

Les mails permettent également de revenir sur un épisode peu documenté de décembre.

Trafigura conteste les analyses concluant que l’essence présente un aspect trouble et « non commercial ». Le négociant met notamment en cause les conditions d’exposition de certains échantillons aux UV.

Il propose alors une expérience : prélever simultanément de l’essence du Sea Victory et du carburant déjà présent dans les cuves de la SONARA, placer les deux échantillons dans les mêmes conditions et comparer leur évolution.

La SONARA refuse.

Dans un échange du 18 décembre 2025, Bertrand Joël Ella Bita, présenté dans les correspondances comme responsable du contrôle technique par intérim, explique que la qualité du carburant déjà stocké dans les cuves n’a aucune incidence sur les obligations contractuelles de Trafigura. Pour la SONARA, ce sont les prélèvements effectués à quai qui doivent déterminer si la cargaison peut être acceptée.

Les mails montrent ainsi que les deux parties ne s’opposaient plus seulement sur les résultats, mais également sur la méthode permettant de déterminer qui avait raison.

GUERRE DES SURESTARIES AVAIT DÉJÀ COMMENCÉ

L’enjeu financier apparaît également très tôt dans les correspondances.

Trafigura avertit que les coûts provoqués par l’immobilisation du Sea Victory seront supportés par la SONARA. Cette dernière réplique que les surestaries du navire, mais également celles des autres bâtiments retardés par son occupation de l’appontement, seront au contraire imputées à Trafigura.

Le navire quitte finalement le quai le 20 décembre 2025.

La suite est désormais publique : la SONARA tente de suspendre la lettre de crédit et saisit la justice camerounaise. Le 30 juillet 2026, la High Court de Londres juge que la procédure de Limbé contrevient à la clause donnant compétence exclusive aux juridictions anglaises et ordonne à la SONARA d’y mettre fin. Mais le jugement précise également que la SONARA envisage maintenant d’engager à Londres une procédure visant à récupérer les 6,492 millions d’euros déjà versés et obtenir des dommages sur la question de la qualité du carburant.

C’est là que se trouve désormais le véritable enjeu financier : Trafigura considère avoir subi des pertes supérieures au montant encaissé, tandis que la SONARA veut récupérer les quelque 4,26 milliards FCFA versés.

Et derrière cette bataille de milliards demeure une question que les correspondances internes rendent encore plus sensible : qui a réellement décidé du rejet des 20 000 tonnes d’essence, sur quelles analyses et avec quel niveau de responsabilité ?

Car si la qualité du carburant devient demain le cœur du procès à Londres, les mails de décembre, la lettre du 9 janvier invoquant l’instruction du ministre et l’échange contradictoire du 11 janvier pourraient prendre une importance nouvelle dans la bataille entre la SONARA et Trafigura.

Boris Bertolt

Source: www.camerounweb.com