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Sorcellerie à outrance, sortilèges: les enfants, élèves le jour, sorciers la nuit

Wed, 7 Apr 2021 Source: Le jour

Plus que la violence et les déviances sexuelles, les phénomènes paranormaux sont le quotidien des établissements scolaires. Le corps enseignant doit parfois braver des montagnes de sortilèges pour valoriser la science.

Dans la ville balnéaire de Kribi, le culte de l’argent est plus valorisé que celui de l’effort et du travail. Ce n’est que rarement qu’on y entendra célébrer une personnalité qui est en train de réussir un projet. Par contre, tous les week-ends, pour ne pas dire le soir venu, les « mangeurs d’argent », aussi nombreux qu’inconnus, inondent la ville, pour croquer la bonne chair. Quoi de plus normal alors que les jeunes qui rêvent, cherchent le train du bonheur, qui se résume ici en quelques verbes : manger et boire, se vêtir, frimer et pour finir, voyager. Bien avant les dernières histoires de sexualité qui ont défrayé la chronique nationale des moeurs adolescentes, le Lycée bilingue de Kribi a été secoué aux alentours de la fête de la jeunesse par une histoire de portemonnaie magique. Des gendarmes ont interpellé des élèves de cet établissement, tous âgés de moins de 17 ans, en train de faire des dépenses faramineuses dans certaines boutiques et discothèques de la ville. Leur défi : dépenser un million en quelques heures. Au cours de l’enquête, les enfants révèlent l’existence d’un « grand maître », un « homme invisible » qui leur envoie ces grosses sommes qu’ils dépensent tous les jours. Dans un élan de prosélytisme, celui qu’on considère comme le cerveau de la bande lâche : « Le grand maître m’a dit que j’aurai un million de francs par élève si celui-ci accepte de s’inscrire dans notre association ».

L’affaire marche plutôt vite, puisqu’il recrute d’autres élèves, des voisins du quartier et même des prostituées. Panique dans la ville. La crise de confiance s’installe dans les lycées et collèges et même les écoles primaires. Dans la tentative de séparer le bon grain de l’ivraie, on va dans tous les sens : les parents recourent aux services de tout genre d’exorciste, d’autres retirent carrément leurs enfants de l’école. Certains enfants se voient interdire de faire confiance à qui que ce soit. Heureusement, peut-on dire aujourd’hui que la vague est passée. Ils sont nombreux à avoir cru à un envoûtement collectif. Cependant, il n’y a pas que là-bas que les enfants cherchent à entrer en possession de portemonnaies magiques, que leur proposent de vrais et faux « marabouts béninois ». De nombreux témoignages attestent que les lycéens adorent ces gadgets semblables aux portefeuilles ordinaires mais capables de générer des billets de banque, comme par enchantement. Contre des sommes oscillant entre 100.000Fcfa et le million, le destin de l’enfant se trouve changé. Des témoignages qui ont fuité du conseil de discipline organisé à l’occasion, la seule obligation en retour est de dépenser les colossales sommes reçues en contrepartie en un temps assez court, généralement 24 heures.

Enrichissement intellectuel

Dans la localité de Tonga, région de l’Ouest, au cours de cette année scolaire, un jeune élève peu discret se vante de certaines fréquentations mystiques, qui ont fortement amélioré sa vie. A ceux qu’il aime, il montre souvent, grâce à une bague dont il ne se sépare pas, ses possessions : une villa cossue, des voitures luxueuses, des réserves financières qu’il se garde de partager. Par contre, ses performances scolaires ne sont pas fameuses. Loin de s’en inquiéter, ses camarades se félicitent de sa gentillesse car « un autre, à sa place, utiliserait ses pouvoirs pour nuire ». En effet, les exemples ne relèvent pas de la science-fiction. Croire ou ne pas croire ? Certains élèves avouent manger le cerveau de leurs camarades. A défaut d’accroître leur propre coefficient intellectuel, ils détruisent celui de leurs camarades plus intelligents.

« Je ne sais pas ce qui se passe. Avant le début de l’épreuve, je montrais ces exercices à mes voisins de banc. Mais sur ma copie, j’ai écrit autre chose. C’est comme si j’avais des trous de mémoire pendant la rédaction », nous confia il y a peu une élève en pleine dépression. Les échecs répétés de certains candidats brillants aux examens viendraient de cette pratique. La preuve, ils réussissent généralement dès qu’ils déménagent. L’esprit sorcier est à la base de la désobéissance de nombreux enfants dans les salles de classe. Vraisemblablement, il entre vite en conflit avec l’autorité de la science qu’on dispense. « Il parle comme ça à qui ? S’il continue, il va me sentir », s’entendent souvent dire de nombreux maîtres d’école. Les plus rationnels banalisent la menace et travaillent, selon la gentillesse des enfants. Jusqu’au moment où ils décident de les informer de leurs prouesses nocturnes, de leurs voyages avec les coquilles d’escargot ou les boîtes de sardine. Il y a quelques années, nous avons rencontré à la brigade de gendarmerie de Mbouda un jeune enfant qui y était détenu pour un motif bien curieux.

« J’ai mangé le pied de notre maîtresse, parce qu’elle dérange trop Tchinda », avouait aux gendarmes l’élève de 9 ans, en classe de CE2 dans une école de la ville. Sans son avis, il avait décidé de venger son camarade. La maîtresse que nous avons rencontrée, souffrait atrocement au genou et cela faisait rigoler l’enfant-sorcier. « Avec mes amis, on s’est égarés cette nuit quand on voyageait. C’est pourquoi on m’a arrêté », nous confia-t-il très calmement. Dans une école du Haut Nkam, des écoliers jouaient avec une vieille poupée par laquelle ils excitaient des douleurs ciblées chez leurs camarades et enseignants, grâce à une aiguille. On n’oubliera pas le cas de ce maître d'école primaire de Bertoua, à l’Est-Cameroun, chez qui les sorciers de sa classe donnaient le sommeil régulièrement aux heures de cours. Là-bas, le phénomène est tel qu’une bande d’adolescents (de 12 à 14 ans) a été condamnée à des peines de prison, après leurs aveux au sujet des torts causés à leurs congénères, entre 2013 et 2014.

Méchanceté

Chefs d’établissements, parents, camarades de classe … subissent ainsi au quotidien des terreurs diurnes ou nocturnes, souffrent de maladies curieuses qui leur sont infligées par des enfants soumis en apprentissage mais dont l’esprit est hanté par autre chose. Dans la localité de Melong, région du Littoral, une demoiselle a confié au prêtre venu les assister après une grosse vague de transes que leur « mère spirituelle » qui se trouve à Yaoundé, organise des séries de chutes qui doivent absolument toucher un certain nombre de filles avant de s’estomper. Dans la suite des questions destinées à lui faire cracher le morceau, elle était devenue muette. L’on apprendra plus tard qu’ « un plat de nourriture, une boisson, une friandise ou même une poignée de main » suffisent pour recruter ou transmettre certains de ces pouvoirs.

Autre lieu, le Lycée de Bayangam dans le Koung-Khi. Un groupe de filles tombe souvent et paralyse l’école. Au président de l’Association des parents d’élèves, une autorité traditionnelle dont l’ancrage mystique est vanté, la jeune fille qui faisait office de chef de bande explique : « monsieur, ne cherchez pas à nous épater. Vous êtes vide. Vous faites simplement des analyses car vous ne voyez rien ». Stupéfaction dans le staff qui apprend à l’instant pourquoi ils ont souvent été saisis de certains malaises, comme lors de certaines rencontres importantes, de la remise des copies des devoirs où les élèves ont mal travaillé, des séances de travail manuel boudés, etc. Elle confiera être venue de la capitale politique où sa marraine réside avec des pouvoirs qu’elle se réserve jusque-là d’utiliser. « Leur principal objectif était la nuisance. Dans le campus, au sein de la famille, avec l'entourage au quartier, etc. Elles nous ont révélé que dans certains cas, elles vont jusqu’à jeter un sort qui fait que votre parent tombe toujours malade dès qu'il a un peu d'argent », se souvient Tagnewaffo, ce président qui a oeuvré au retour de la sérénité dans cet établissement que fréquente l’essentiel de sa progéniture.

Pour endiguer le même phénomène dans la localité de Bamendjou, dans les Hauts Plateaux, l’administration scolaire a exigé des enfants qui tombaient qu’ils produisent des lettres de confession. « Quand les esprits viennent me chercher, je dois m’évanouir sinon je vais faire des dégâts », révéla l’une d’elles dans la sienne. Sa propension à la violence injustifiée était connue de ses camarades. « Si tu me touches, je voyage » ou le chantage du paranormal Se sachant dépositaire de certains pouvoirs mystico-religieux, ces élèves singuliers deviennent un problème pour l’institution scolaire. Ils veulent faire comme ils veulent, parce qu’ils savent qu’on a peur d’eux ou de leurs actes. Dans les villages du Haut Nkam, les enseignants ont une catégorie d’enfants qu’ils appellent « si tu me touches, je voyage ». Connectés à des sociétés sécrètes ou des esprits sorciers, ces enfants ont la possibilité de se dédoubler, pour nuire. « Certains peuvent suspendre leur respirationpendant de nombreuses heures.

Vous croyez qu’il est mourant alors que son esprit a momentanément quitté son corps », explique B.T., ancien surveillant général dans un de ces établissements. A Santchou, où il existe le phénomène du « nguignam », des élèves ont tenté plusieurs fois de se transformer en éléphant, pour terrasser leurs enseignants. Jusqu’à il y a peu, la sérénité dans le campus du Lycée bilingue local était lié à des sacrifices qu’une société sécrète nommée « ébachi » venait y faire, chaque année. Et ce n’est pas un fait anodin si la plupart de ceux qui tombent à l’école et qu’on assimile médicalement, à tort ou à raison, aux transes abandonnent vite l’hôpital ou cherchent toujours à se rendre auprès de leurs parents ou à rejoindre des endroits précis de la forêt. « Un élève est tombé après que le professeur l’a grondé devant ses camarades. Il a dit au prof que c’est la dernière fois qu’il lui parle comme ça en public. Mais l’enseignant, sûr de son bon droit, a continué. Le jeune homme a piqué une colère bleue avant de s’évanouir. Quand nous sommes allés à son secours, son corps était flasque. Comme s’il n’avait même plus un os. Alors que nous cherchions comment faire de lui, l’un de ses camarades a informé que son père va le soigner. On l’a attaché derrière mon dos, sur ma moto, pour que je le ramène chez ses parents. A quelques kilomètres de l’établissement, je l’ai entendu bouger.

Il m’a tapoté et m’a demandé de le déposer. Je l’ai fait et il a contourné un kolatier. Il a coupé des feuilles de certaines herbes qu’il a mangées. Puis il est redevenu normal. Le lendemain, il était assis en classe. Vous pensez bien que qui peut encore le sermonner lorsqu’il faute », rappelle le surveillant général de l’ancien Collège d’enseignement secondaire (Ces) de Fongo Ndeng. L’année dernière, au Lycée bilingue de Bazou, un groupe de jeunes filles de la classe de 2nde, traduites au conseil de discipline pour des faits présumés de sorcellerie en bande, a révélé qu’elles fréquentaient une « association des filles pour les grossesses », par laquelle elles enrôlaient des candidates pour une « mère » qui habite une forêt dans les environs. Les parents de l’une d’elles ont même produit devant le conseil des cauris qu’ils ont découvert chez leur fille, présumée cheffe de bande, après plusieurs séances de prière de délivrance dans une église de réveil. Régulièrement, cette dernière s’évanouissait aux alentours du lycée et celles qui venaient à son secours passaient une nuit tourmentée. Elles devaient l’aider à retrouver certains cauris qui disparaissaient de son collier mystique, parce qu’elle n’était pas efficace.

Malfaisance

Contrairement à ce que disent les textes sur la laïcité, les établissements scolaires du primaire comme du secondaire, sont des hauts lieux de manifestation du mysticisme. Et l’on y a souvent vu, en dehors des transes en série, des scènes de magie. Ainsi, des personnes non identifiées ont versé des fétiches à l’entrée du Lycée bilingue de Mbouda, le lundi 4 octobre 2010. Des coquilles d’oeufs cassés, du sang, des herbes fraîches et des lignes de sel sur le sol, étaient visibles au-delà du seuil d’entrée, sur les deux entrées. Personne n’a eu le courage de traverser. Alertées, les autorités de la ville se sont déportées sur les lieux, ont pu faire des constatations et interrogé les gardiens, qui n’ont pas été inquiétés. Grâce à du sable, les traces de ces pratiques ont été étouffées pour permettre aux élèves d’entrer. Certains ont rechigné à le faire, dans un établissement où un enfant a quelque temps plutôt fait passer la légende d’« un homme à deux têtes » qui l’aurait poursuivi des toilettes jusque dans sa salle de classe. Peu importe si des connexions ont été par la suite établies avec les dernières élections au sein de l’Apee et l’activisme de certains élèves.

On reproche aux Camerounais de ne pas faire un usage assez profitable des acquis de la science moderne. C’est sans compter avec ses sorciers qui pensent que la réalité n’est pas celle des livres et oeuvrent sournoisement pour l’échec de la science occidentale. Dans nos villages, les professeurs de géographie, leurs homologues de géologie, ont chaud. Comment expliquer à un petit sorcier qui vit grâce aux manèges autour des intempéries lors des funérailles qu’« on ne brûle pas la pluie » ? « Il dit sa part », se gaussent les initiés, lorsqu’ils sont gentils. Des fois, ils protestent. Souvent contre la prétendue rationalité des profs de philo, à qui ils veulent montrer l’autre versant du monde. Avec leurs moyens. Lorsque la tête des responsables ne plaisait pas aux villageois, ils créaient par leurs enfants-sorciers des troubles mystiques à l’école.

L’administration centrale croyait alors bien faire de démissionner tous ceux dont les noms étaient cités dans ces cirques villageois, jusqu’au 18 avril 2008, lorsque Louis Bapès Bapès, l’ex-ministre des Enseignements secondaires, a commis la circulaire n°044/MINESEC/SG/DESG/SD GE sur « l’hygiène mentale et psychologique en milieu scolaire ». Depuis lors, les sorciers se sont un peu calmés car tous ceux qui tombent ou font preuve de prosélytisme sont mis en congé-maladie de longue durée.

Source: Le jour

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