Le mirage du « vote utile » face à l’épreuve du trottoir
Le faible nombre de participants à la manifestation organisée le 10 octobre 2026 devant l’ambassade du Cameroun à Paris, en soutien à Issa Tchiroma Bakary, contraste avec les scores obtenus par ce dernier en France lors de la présidentielle de 2025. Ceci s’explique par un vote de sanction contre le régime plutôt que par une adhésion militante.
En 2025, Issa Tchiroma Bakary a obtenu plus de 80 % des suffrages exprimés en France. Samedi, devant l'ambassade du Cameroun à Paris, une vingtaine de personnes seulement ont manifesté pour lui. Ce n'est pas un accident. Ces voix étaient un vote de sanction contre le régime, pas une adhésion. La rue vient de le démontrer.
Le programme annonçait un grand rassemblement. Il prévoyait l'accueil de délégations venues de toute l'Europe, des prises de parole, une marche, un point presse et la lecture d'un manifeste. Ce samedi 10 octobre 2026, devant l'ambassade du Cameroun, dans le 16ᵉ arrondissement, ils étaient une vingtaine. Les images diffusées par les participants eux-mêmes le montrent.
Pour comprendre ce chiffre, il faut revenir à l'urne.
Sanction et pragmatisme, non adhésion
À la présidentielle d'octobre 2025, Tchiroma a recueilli plus d'un millier de voix dans les dix bureaux de l'ambassade à Paris, et environ 2 000 sur l'ensemble de la France. Ses relais ont présenté ce score comme la preuve d'une base acquise en Europe.
Notre lecture est différente. Ces voix ne traduisaient pas la présence d'une base de sympathisants loyaux. Pour l'essentiel de cet électorat, il s'agissait d'un vote utile, d'un vote de rejet. C'était un choix de circonstance. Face aux blocages institutionnels et aux candidatures écartées, ces électeurs ont saisi le bulletin Tchiroma comme le levier le plus accessible dans l'isoloir. Ils l'ont utilisé pour exprimer leur refus du régime en place. Ils ne votaient pas pour un homme. Ils votaient contre un système.
Un vote sans contrat militant
Le vote utile est un acte individuel, anonyme et strictement électoral. L'électeur qui vote par calcul accomplit son devoir en quelques secondes. Il ne souscrit aucun engagement, ni physique ni affectif, envers le candidat. Son geste s'arrête à l'urne.
Rien ne l'oblige ensuite à prendre des risques ou à sacrifier son samedi pour manifester devant une ambassade. Encore moins au nom d'un homme qu'il a choisi par défaut. Lui demander de descendre dans la rue, c'est lui réclamer un engagement qu'il n'a jamais pris.
La bulle numérique
C'est sur cette ambiguïté que s'est construite la communication du camp Tchiroma sur les réseaux sociaux. Le score de 2025 a servi de caution. Le message implicite était simple : ces électeurs seraient devenus une armée de militants dévoués.
Pendant un an, lives quotidiens et boucles de messages ont produit un volume sonore considérable. Ce bruit laissait croire à une dynamique irrésistible. Il reflétait surtout, selon nous, l'agitation d'un nombre limité de comptes très actifs. Sur les réseaux, quelques voix répétées mille fois peuvent ressembler à une foule. Mais une audience n'est pas un électorat, et un électorat n'est pas une base militante.
Le pari de la BAS
En avril dernier, le camp Tchiroma a voulu donner des troupes à cette bulle. Il a coopté des leaders de la BAS en Europe et les a nommés responsables. Le calcul était clair. Ces activistes avaient un nom, une audience et une expérience de la rue. Ils devaient apporter ce que le vote de 2025 n'avait pas donné : une base organisée.
La stratégie n'a pas payé. Des leaders cooptés apportent leur notoriété, pas forcément ceux qui les suivaient. Une fidélité militante ne se transfère pas par une nomination. Certains de ces responsables ont d'ailleurs déjà quitté le navire. Christian Djoko, coordinateur nommé pour l'Allemagne, a démissionné le 11 septembre. Six mois après ces nominations, la rue a rendu son verdict.
Le choc de la rue
La manifestation parisienne a servi de test à cette stratégie. Quand le mot d'ordre est tombé, les électeurs du vote utile ne se sont pas levés. Ils n'ont pas trahi Tchiroma. Ils n'ont jamais été ses partisans.
Les visages présents samedi le confirment. Les images diffusées par les participants montrent, parmi la vingtaine de manifestants, Laure Noutchang, ancienne cadre du MRC, et Amedee Dimitri Touko Tom, considéré comme le stratège du camp Tchiroma. Ce n'étaient pas des électeurs venus d'eux-mêmes. C'étaient des responsables venus mobiliser, et personne ne les a suivis. Samedi, l'état-major était dans la rue. Les troupes n'y étaient pas.
On peut saturer un fil d'actualité avec des contenus percutants. On ne remplit pas un trottoir avec des faux-semblants. La vingtaine de personnes présentes samedi a mis au jour le vide organisationnel derrière le tapage. Elle a montré que ce vacarme n'avait aucun pouvoir d'entraînement sur des citoyens lucides.
Il faut rendre justice à ceux qui étaient là. Manifester à vingt demande du courage, et leurs convictions sont sincères. Mais leur nombre dit ce que les réseaux cachaient depuis un an.
Une circonstance, pas une base
Les faits invitent aujourd'hui les derniers soutiens de Tchiroma à réévaluer leur lecture du rapport de forces politique. Un bulletin se prête le temps d'un scrutin. Une fidélité se construit sur des années. Le camp Tchiroma a pris l'un pour l'autre.
La leçon de cette séquence est simple : les voix obtenues dans une urne peuvent traduire une circonstance politique. Les militants qui descendent dans la rue révèlent une réalité organisationnelle. À Paris, samedi, la distance entre les deux est apparue au grand jour.
John Lawson