Xénophobie à Zoétélé, etc… symptômes d’un état fondé sur l’exclusion

ZOETELE BAMILEKE L’ethnicisation n’est pas un dysfonctionnement : elle est un mode de gouvernement

Fri, 22 May 2026 Source: www.camerounweb.com

Les tensions ethniques, la xénophobie et les discours de haine au Cameroun sont les conséquences d’un système politique postcolonial fondé sur l’exclusion et la gestion des ressources par la rareté. Selon notre consœur Angie Forbin, l’État camerounais entretient depuis l’indépendance des divisions identitaires pour contrôler le pouvoir, notamment en instrumentalisant les appartenances ethniques lors des périodes électorales. Les populations Bamiléké puis anglophones sont citées comme exemples de groupes progressivement stigmatisés ou marginalisés.

Les tensions ethniques, xénophobie et la prolifération de discours de haine observées dans l’espace public Camerounais doivent être appréhendées comme les manifestations d’un ordre politique postcolonial fondé sur l’exclusion structurelle.

Loin d’être des phénomènes accidentels, elles s’inscrivent dans une continuité historique où l’État reproduit, sous des formes renouvelées, les logiques coloniales de gouvernement par la rareté, la fragmentation et l’ethnicisation.

Depuis l’indépendance, l’État Camerounais s’est constitué comme un appareil centralisé, contrôlant l’accès aux ressources économiques, administratives et symboliques. Cette centralisation s’accompagne de trois dynamiques majeures :

-une rareté organisée des opportunités, qui rend l’accès aux ressources dépendant de la proximité avec le pouvoir ;

-une opacité systémique dans la distribution des positions et des avantages ; une exclusion durable des masses du partage de la rente nationale.

Dans un tel contexte, les individus et les groupes développent des stratégies de repli identitaire.

L’ethnicité devient un espace de sécurité, de solidarité et de revendication, renforçant la suspicion intercommunautaire et la compétition pour les ressources. Ce processus est typique des États postcoloniaux analysés par des auteurs comme Mahmood Mamdani ou Jean-François Bayart, pour qui la rareté est un instrument de gouvernement.

Les périodes électorales constituent des moments de cristallisation de ces tensions. Elles sont perçues comme des occasions rares de renégociation de l’accès à la rente publique. Dans ce cadre, l’ethnicisation du débat public devient une technologie politique permettant :

-de mobiliser des clientèles ethniques ;

-de fragmenter les coalitions sociales susceptibles de contester le pouvoir ;

-de légitimer la répression au nom de la stabilité nationale.

L’État ne se contente pas de tolérer ces tensions : il les instrumentalise. L’ethnicité devient une ressource politique, un outil de gestion du pluralisme social et un moyen de neutraliser les revendications socio-économiques en les redirigeant vers des antagonismes identitaires.

L’histoire politique du Cameroun illustre clairement cette stratégie de construction d’ennemis intérieurs.

Sous Ahidjo, les populations Bamileke ont été ciblées par des opérations militaires d’une violence extrême, incluant la destruction de villages. Elles ont été présentées comme une menace pour l’ordre politique, justifiant leur marginalisation.

Sous Biya, cette logique s’est poursuivie sous des formes administratives et économiques : redressements fiscaux sélectifs, stigmatisation médiatique, surveillance politique accrue.

À partir des années 1990, les Anglophones ont été progressivement construits comme un second groupe problématique, accusé de contestation permanente ou de velléités sécessionnistes.

Les slogans tels que « rentrez chez vous », « Bamilecon » ou « Anglophou », ainsi que la banalisation de discours de haine sur certains plateaux télévisés, ne sont pas des dérapages isolés.

Ils constituent les symptômes d’un système politique qui ethnicise le champ public pour maintenir son contrôle.

Le régime en place ne peut ni ne veut résoudre ces tensions, car elles constituent un pilier de son architecture de pouvoir.

Les désamorcer impliquerait de remettre en cause :

-la logique de rareté organisée ;

-la distribution clientéliste des ressources ;

-la fragmentation identitaire qui empêche l’émergence d’une opposition unifiée.

En d’autres termes, le pouvoir ne peut résoudre un problème qu’il contribue à produire et dont il tire profit. L’ethnicisation n’est pas un dysfonctionnement : elle est un mode de gouvernement. Un outil de contrôle politique.

Angie Forbin

Source: www.camerounweb.com