Derrière les 15 tonnes d'or camerounais mystérieusement exportées en 2023 se cachent des noms qui pèsent lourd dans la République. Une enquête exclusive de Jeune Afrique publiée en août 2024 avait déjà levé le voile sur les personnalités gravitant autour de ce juteux business. Le récent rapport de l'ITIE vient confirmer l'ampleur d'un pillage organisé aux plus hauts niveaux de l'État.
Le communiqué du ministre Fuh Calistus Gentry du 29 décembre dernier tentait d'expliquer l'inexplicable : comment 15,2 tonnes d'or d'origine camerounaise ont-elles pu être importées par des pays étrangers, notamment les Émirats arabes unis, alors que le Cameroun n'en déclare officiellement que 953 kilogrammes de production, dont seulement 22,3 kilogrammes exportés ?
Mais au-delà des explications techniques sur les difficultés de traçabilité dans l'artisanat minier, c'est une toute autre réalité que révèle l'enquête exclusive de Jeune Afrique : celle d'un système de captation des ressources aurifères par des proches du pouvoir.
Dans son enquête publiée en août dernier, Jeune Afrique a identifié plusieurs figures majeures qui « gravitent dans cet environnement, n'hésitant pas à distribuer les coups pour s'assurer le contrôle de la production ». Au premier rang de ces personnalités : Franck Biya, le fils du Président de la République.
Mais la liste ne s'arrête pas là. Jeune Afrique cite également Bonaventure Mvondo Assam, neveu du chef de l'État, et son épouse Samira Issa. Ces révélations mettent en lumière une mainmise familiale sur un secteur stratégique censé bénéficier à l'ensemble de la nation.
L'enquête du magazine panafricain dévoile également l'implication de l'ancien ministre Badel Ndanga Ndinga et son épouse Marie Gisèle Minlo dans ce lucratif secteur. Selon Jeune Afrique, ces personnalités n'hésitent pas à user de méthodes coercitives pour « s'assurer le contrôle de la production ».
Cette guerre souterraine pour le contrôle des sites aurifères explique en partie pourquoi la traçabilité de l'or camerounais demeure aussi opaque, malgré la création de la Sonamines en 2021.
Le rapport 2023 de l'Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives, publié le 10 décembre dernier, vient corroborer ce que Jeune Afrique et l'opposition camerounaise dénoncent depuis des années : un pillage organisé des ressources aurifères du pays.
L'écart abyssal entre les 953 kilogrammes déclarés officiellement et les 15,2 tonnes importées par les pays acheteurs représente un manque à gagner colossal pour l'État camerounais. À titre de comparaison, au cours actuel de l'or (environ 60 000 dollars le kilogramme), ces 14,2 tonnes « disparues » représentent plus de 850 millions de dollars, soit environ 500 milliards de F CFA.
Le député Joshua Osih du Social Democratic Front (SDF) ne s'y était pas trompé lors de la session parlementaire de novembre. « Les chiffres que le gouvernement produit ne sont pas justes », dénonçait-il, pointant du doigt l'incapacité du Parlement à auditer véritablement les recettes avancées par l'exécutif.
Les révélations de Jeune Afrique sur l'implication de l'entourage présidentiel donnent aujourd'hui une tout autre dimension à ces accusations. Il ne s'agirait plus simplement d'une mauvaise gestion ou d'un manque de moyens, mais bien d'un système de prédation organisé au sommet de l'État.
Face à l'ampleur du scandale révélé par l'ITIE et documenté par Jeune Afrique, le ministre Fuh Calistus Gentry a annoncé « la fermeture des sites d'exploitation minière artisanale semi-mécanisée qui ne disposent pas d'un système de traitement de gravier minéralisé en vase clos ».
Mais la question demeure : le gouvernement aura-t-il le courage de s'attaquer aux véritables bénéficiaires de ce système, ceux-là mêmes que Jeune Afrique a identifiés dans son enquête ? Tant que les noms révélés par le magazine panafricain continueront de jouir de l'impunité, toute réforme du secteur aurifère risque de rester lettre morte.
L'or du Cameroun continue de disparaître, et avec lui, les espoirs d'un développement équitable pour les populations. Les révélations exclusives de Jeune Afrique auront au moins eu le mérite de mettre des noms sur ce pillage organisé.