Les coulisses de l'échec d'Issa Tchiroma Bakary : quand les divisions du Septentrion ont fait gagner Paul Biya

Abaa Oyono Et Tchiroma Image illustrative

Thu, 29 Jan 2026 Source: www.camerounweb.com

Comment le fief nordiste qui devait porter Issa Tchiroma Bakary au pouvoir s'est-il sabordé lui-même ? L'investigation exclusive de Jeune Afrique révèle les dessous d'un naufrage politique annoncé, entre ego surdimensionnés, rancœurs tenaces et occasions manquées.

L'une des révélations les plus saisissantes de l'enquête menée par Jeune Afrique concerne un rendez-vous manqué qui a peut-être changé le cours de l'histoire politique camerounaise. Cinq mois avant l'élection présidentielle, début juin 2025, alors qu'Issa Tchiroma Bakary vient de démissionner du gouvernement et de son poste de ministre de l'Emploi pour se lancer dans la course présidentielle, il tente de resserrer les rangs au sein de son appareil politique miné par des conflits internes.

Via son lieutenant, le député Salmana Amadou Ali, Tchiroma Bakary cherche à se réconcilier avec le vice-président de son parti, Yerima Dewa, à qui il n'a plus adressé la parole depuis plus d'un an, révèle Jeune Afrique. L'enjeu est de taille : Dewa est un pilier de la région du Nord, hautement stratégique pour les ambitions présidentielles de l'opposant.

Un rendez-vous est prévu entre les deux hommes, en présence de Salmana Amadou Ali qui fait office de médiateur. Mais selon les informations obtenues par Jeune Afrique, les problèmes s'accumulent en raison des méfiances réciproques. Issa Tchiroma Bakary se laisse notamment convaincre par certains de ses proches que le lieu de la réunion a été choisi pour le déstabiliser. Finalement, la rencontre n'aura jamais lieu. Au grand plaisir du parti au pouvoir qui observe et saisit la balle au bond.

Cette réunion avortée marque le début d'une cascade de défections fatales pour Tchiroma Bakary, documente Jeune Afrique.

Quelques semaines plus tard, lorsque Issa Tchiroma Bakary annonce sa candidature à la présidentielle, Yerima Dewa - qui assure ne pas en avoir été informé selon Jeune Afrique - et Salmana Amadou Ali claquent tour à tour la porte du FSNC, et annoncent chacun le lancement d'une nouvelle formation politique.

Le symbole est dévastateur : le 12 octobre 2025, le Septentrion se présente à la présidentielle en position de force - après l'éviction de Maurice Kamto et le report des espoirs sur Tchiroma Bakary - mais en rangs dispersés face à Paul Biya et au Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC).

L'enquête de Jeune Afrique révèle un autre élément troublant : le silence de Marafa Hamidou Yaya, figure influente du Septentrion incarcéré depuis 2012. Contrairement à ses habitudes, l'ancien secrétaire général de la présidence s'est gardé de délivrer le moindre message de soutien à l'un ou l'autre des candidats issus de son département d'origine.

Pourtant, Tchiroma Bakary s'était engagé à le faire libérer - comme tous les prisonniers dits politiques - une fois élu, rapporte Jeune Afrique. Mais l'opportunité d'un retour du Septentrion au palais présidentiel n'a pas suffi à faire dépasser les rancœurs du passé. Un silence qui en dit long sur la profondeur des divisions au sein de l'élite politique nordiste.

Jeune Afrique dévoile également l'échec de Tchiroma Bakary à fusionner son ambition avec celle de l'autre candidat issu de la Bénoué, Bello Bouba Maïgari. Cette impossibilité de créer une coalition unique pour porter les ambitions du Septentrion illustre le chacun-pour-soi qui a caractérisé cette élection.

"Les opposants originaires du Septentrion n'ont pas réussi à créer une coalition pour faire face au pouvoir", observe un analyste camerounais interrogé par Jeune Afrique. "On croyait que la percée d'Issa Tchiroma Bakary allait emmener les autres à se ranger derrière lui. Mais, une fois de plus, chacun a préféré faire cavalier seul".

L'investigation de Jeune Afrique montre comment les autres figures de l'opposition nordiste se sont volatilisées au moment crucial. Aboubakary Siddiki, leader du Mouvement patriotique du salut camerounais (MPSC), a disparu des radars, tout comme Bello Bouba Maïgari après l'élection.

Quant au journaliste et activiste Guibaï Gatama, porte-étendard de l'idée d'un retour des Nordistes au pouvoir, il s'est muré dans le silence avant d'annoncer le lancement à venir de sa propre formation politique, révèle Jeune Afrique. Plutôt que de renforcer le mouvement en cours, chacun préférait préparer son propre terrain pour l'avenir.

Paradoxalement, Jeune Afrique souligne que malgré ces écueils, le président du FSNC a sans conteste réussi à tirer son épingle du jeu au niveau populaire. Selon les données officielles, bien que contestées, l'opposant a obtenu 43 % des voix dans le Nord contre 36 % pour Paul Biya. Dans le département de la Bénoué, dont le chef-lieu est Garoua, son score a même atteint 49,84 %.

Grâce à son discours de rupture et des éléments de langage à destination de la jeunesse, Tchiroma Bakary a porté les espoirs d'un peuple nostalgique d'une ère qui a vu Ahmadou Ahidjo, un fils de Garoua, présider aux destinées du pays, note Jeune Afrique.

Ce manque d'unité stratégique au sommet a permis à Yaoundé de reprendre facilement la main sur un territoire qui vacillait, conclut l'enquête de Jeune Afrique. Décidé à jouer son va-tout dans la rue, Tchiroma Bakary a lancé un appel à la manifestation, suivi dans plusieurs zones du pays et particulièrement à Garoua, mais qui n'a trouvé aucun soutien chez d'autres leaders politiques de la région.

L'histoire retiendra qu'en octobre 2025, le Septentrion camerounais avait toutes les cartes en main pour revenir au pouvoir, quatre décennies après la démission du président Ahmadou Ahidjo. Mais comme le révèle Jeune Afrique, les divisions internes, les ego surdimensionnés et l'incapacité à dépasser les rancœurs personnelles ont transformé cette opportunité historique en un naufrage politique dont les conséquences se font encore sentir dans les rues de Garoua.

Pendant que les leaders se déchiraient en coulisses, des milliers de jeunes dépenaillés montaient la garde devant la résidence vide de leur champion exilé, symbole poignant d'une génération sacrifiée sur l'autel des ambitions personnelles de ses élites.

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