Jeune Afrique révèle comment les fournisseurs de l'État, asphyxiés par des années d'impayés, attendent enfin un règlement grâce aux fonds levés sur les marchés internationaux
Derrière le succès technique de l'eurobond camerounais se cache un drame économique : des centaines d'entreprises locales attendent depuis des années que l'État honore ses dettes. Jeune Afrique révèle l'ampleur des "restes à payer" et l'impact dévastateur de cette situation sur le tissu économique national.
759 millions d'euros : le poids d'une dette qui étrangle l'économie
Selon les documents budgétaires officiels consultés en exclusivité par Jeune Afrique, les "restes à payer" de l'État camerounais s'élèvent à 498 milliards de F CFA, soit 759,2 millions d'euros pour l'année 2026. Un montant colossal qui représente les dépenses engagées et liquidées mais qui n'ont jamais été effectivement décaissées.
"Ce sont des créances que des entreprises attendent depuis parfois trois, quatre, voire cinq ans", révèle à Jeune Afrique un expert-comptable qui gère les dossiers de plusieurs sociétés créancières de l'État. "Certaines entreprises ont fait faillite en attendant ces paiements. D'autres survivent à peine."
Jeune Afrique a pu recenser plusieurs secteurs particulièrement touchés : les travaux publics et le BTP, la fourniture de matériel médical aux hôpitaux publics, les prestations informatiques pour l'administration, et surtout les grands projets d'infrastructures routières et portuaires.
Jeune Afrique a recueilli les témoignages, sous couvert d'anonymat, de plusieurs chefs d'entreprise victimes de ces retards de paiement. "Nous avons livré du matériel médical pour 250 millions de F CFA en 2022", confie le dirigeant d'une PME de Douala. "Nous sommes en 2026 et nous n'avons toujours rien reçu. Entre-temps, nous avons dû licencier la moitié de nos employés et renoncer à de nouveaux marchés."
Un autre témoignage, obtenu par Jeune Afrique, est encore plus alarmant : "Une entreprise de BTP qui a construit une route dans la région de l'Est attend 1,5 milliard de F CFA depuis 2021. Le patron m'a confié qu'il ne peut même plus payer les salaires de ses ouvriers. Il a dû vendre des équipements pour survivre."
Ces situations ne sont pas des cas isolés. Jeune Afrique révèle que selon une étude confidentielle du Groupement inter-patronal du Cameroun (Gicam), près de 40 % des entreprises ayant travaillé pour l'État entre 2020 et 2024 n'ont pas été intégralement payées.
L'impact de ces impayés dépasse largement le cadre des entreprises directement concernées, révèle Jeune Afrique. C'est toute l'économie nationale qui en subit les conséquences à travers un effet domino dévastateur.
"Quand l'État ne paie pas ses fournisseurs, ces derniers ne peuvent pas payer leurs propres fournisseurs, ni leurs employés, ni leurs impôts", explique à Jeune Afrique un économiste camerounais. "C'est un cercle vicieux qui contracte l'activité économique et compromet les objectifs de croissance."
Jeune Afrique a obtenu des données qui illustrent cette spirale négative : les entreprises en attente de paiement de l'État ont collectivement réduit leurs effectifs de 15 % entre 2022 et 2025, contribuant à la hausse du chômage, particulièrement chez les jeunes.
Par ailleurs, Jeune Afrique révèle que ces entreprises asphyxiées sont souvent contraintes de recourir à des crédits bancaires très coûteux pour maintenir leur trésorerie, avec des taux d'intérêt pouvant atteindre 12 à 15 % par an. Un surcoût financier qui réduit leur compétitivité et fragilise encore davantage leur situation.
Comment en est-on arrivé là ? Jeune Afrique a mené l'enquête auprès de plusieurs sources au ministère des Finances et à la Direction générale du Budget. Le mécanisme des "restes à payer" s'explique par une pratique budgétaire problématique : l'engagement de dépenses sans provision suffisante pour les honorer.
"Le problème vient du fait que différents ministères et administrations engagent des dépenses en signant des contrats, mais quand arrive le moment de payer, il n'y a plus d'argent dans les caisses", révèle à Jeune Afrique un cadre du ministère des Finances. "La loi de finances prévoit un budget, mais l'exécution budgétaire ne suit pas."
Jeune Afrique a pu consulter des notes internes du ministère qui pointent également du doigt le manque de coordination entre les services ordonnateurs (qui engagent les dépenses) et les services comptables (qui effectuent les paiements). Cette désorganisation administrative aggrave les retards et crée de l'incertitude pour les entreprises.
C'est dans ce contexte dramatique que l'eurobond de 632,6 millions d'euros prend tout son sens. Jeune Afrique révèle que Louis Paul Motaze, le ministre des Finances, a fait de l'apurement des "restes à payer" une priorité absolue de cette levée de fonds.
Selon les informations exclusives obtenues par Jeune Afrique, un plan de paiement échelonné a été élaboré par le ministère. Les créances les plus anciennes (antérieures à 2022) seront réglées en priorité, suivies des dettes contractées en 2023 et 2024.
"Le ministère nous a convoqués pour nous présenter ce calendrier de paiement", confie à Jeune Afrique le représentant d'une association professionnelle du BTP. "On nous a assuré que les premiers virements interviendront dès février 2026. Nous restons prudents, car nous avons déjà entendu ce type de promesses par le passé."
Toutefois, Jeune Afrique souligne une limite importante : avec 632,6 millions d'euros levés et 759,2 millions d'euros de dettes, tous les créanciers ne seront pas payés immédiatement. Le déficit de financement d'environ 127 millions d'euros devra être comblé par d'autres sources, notamment le second eurobond prévu en juin 2026.
Jeune Afrique a pu obtenir une copie du document de stratégie du ministère des Finances qui hiérarchise les paiements selon des critères de priorité. Trois secteurs sont placés en tête de liste :
Le secteur de la santé : Les fournisseurs de médicaments et d'équipements médicaux seront réglés en priorité, compte tenu de l'impact direct sur la santé publique. Jeune Afrique révèle que certains hôpitaux ont été contraints de refuser des patients faute de matériel, les fournisseurs ayant suspendu leurs livraisons en raison des impayés.
Les grands projets d'infrastructure : Les entreprises de BTP engagées dans les projets routiers stratégiques bénéficieront d'un traitement prioritaire pour éviter l'arrêt des chantiers. Jeune Afrique a appris que plusieurs tronçons autoroutiers sont à l'arrêt depuis des mois, les entreprises refusant de poursuivre les travaux sans paiement des arriérés.
Les PME locales : Le gouvernement a pris conscience, révèle Jeune Afrique, que les petites et moyennes entreprises camerounaises sont les plus vulnérables face aux retards de paiement. Un fonds spécial sera créé pour accélérer le règlement des créances inférieures à 100 millions de F CFA.
Malgré l'annonce de l'eurobond et les promesses de paiement, Jeune Afrique constate une méfiance persistante du secteur privé à l'égard de l'État. Plusieurs entreprises contactées par notre rédaction déclarent qu'elles n'accepteront plus de nouveaux marchés publics tant que les arriérés ne seront pas intégralement soldés.
"Nous avons été échaudés", confie à Jeune Afrique le dirigeant d'une entreprise de BTP. "Même si on nous paie nos anciennes créances, nous réfléchirons à deux fois avant de signer un nouveau contrat avec l'État. La confiance est rompue."
Cette attitude de retrait pourrait paradoxalement compliquer la mise en œuvre des projets de développement prévus dans le budget 2026. Jeune Afrique révèle que certains appels d'offres lancés en janvier ont reçu beaucoup moins de candidatures que prévu, les entreprises préférant travailler pour le secteur privé ou pour les bailleurs de fonds internationaux qui paient comptant.
Pour le ministre des Finances Louis Paul Motaze, le règlement rapide des "restes à payer" constitue un test de crédibilité majeur, souligne Jeune Afrique. Déjà fragilisé par son bras de fer avec Cyrus Ngo'o sur le dossier du port de Douala, l'argentier camerounais doit prouver sa capacité à restaurer la confiance du secteur privé.
"Motaze a tout intérêt à ce que ces paiements soient effectués rapidement et de manière transparente", analyse pour Jeune Afrique un observateur de la vie politique camerounaise. "C'est l'occasion pour lui de redorer son blason et de montrer qu'il maîtrise la gestion des finances publiques."
Jeune Afrique a appris que le ministre a mis en place une cellule spéciale au sein de son ministère, chargée de suivre au quotidien l'exécution des paiements et de répondre aux réclamations des entreprises. Une initiative saluée par certains, mais jugée insuffisante par d'autres qui réclament un audit indépendant de la dette intérieure.