L’Agence France-Presse (AFP), l’une des plus grandes agences de presse au monde, forte d’environ 1 700 journalistes répartis dans près de 150 pays, est poursuivie devant la justice camerounaise par son ancien correspondant au Cameroun, Reinnier Kazé.
Le journaliste, qui a travaillé pour l’agence française de 2009 à 2022, reproche à l’AFP d’avoir rompu unilatéralement leur relation professionnelle « sans respect de la législation camerounaise du travail » et de lui avoir refusé « toute compensation minimale, même pas une prime de bonne séparation ».
Il est des agences de presse internationales dont l’intégration des équipes fait rêver plus d’un professionnel des médias en Afrique. Elles sont généralement perçues comme offrant de meilleures conditions de travail que les agences ou organes de presse nationaux, mais aussi comme des structures respectueuses des droits de leurs employés. L’affaire qui oppose aujourd’hui l’Agence France-Presse (AFP) à son désormais ex-correspondant au Cameroun vient toutefois sérieusement ébranler ces appréhensions.
Durant plus d’une décennie, Reinnier Kazé a été l’un des principaux visages de l’AFP au Cameroun. En interne, il était présenté comme « l’un des meilleurs correspondants de l’agence en Afrique », avec une production particulièrement appréciée sur des dossiers sensibles, notamment la guerre contre les jihadistes nigérians de Boko Haram dans l’Extrême-Nord du pays.
Pourtant, fin novembre 2022, l’homme reçoit une lettre signée par le directeur régional de l’AFP à Libreville, Emmanuel Giroud, lui notifiant la décision de mettre un terme à leur collaboration à compter de janvier 2023. Dans ce courrier, l’agence justifie sa décision en ces termes. « Le nombre de sujets que vous nous proposez depuis plusieurs mois ne justifie pas le niveau des honoraires sur lesquels nous nous étions accordés ». Une motivation que le journaliste qualifie de « fallacieuse » et qu’il conteste fermement.
Dans sa réponse écrite à l’AFP, Reinnier Kazé s’étonne de ce qu’il considère comme une requalification opportuniste de son statut. « Je m’étonne que l’AFP me présente soudainement comme un “prestataire de services de pigiste non exclusif”, un statut qui n’a jamais été le mien et qui n’a jamais fait l’objet d’aucune clause contractuelle », écrit-il.
Le journaliste rappelle avoir, durant plusieurs années, insisté pour que le cadre juridique de sa collaboration soit clairement défini, sans jamais obtenir de contrat écrit. « En l’absence de contrat écrit, et au regard de la relation continue, du lien de subordination et de la rémunération régulière, je suis de fait lié à l’AFP par un contrat à durée indéterminée depuis au moins 2010, au sens de la législation camerounaise », soutient-il.
Il invite alors l’agence à organiser la séparation « dans le strict respect du droit du travail camerounais ».
Refus de l’AFP et saisine de l’administration du travail
Face au refus catégorique de l’AFP de reconnaître ce cadre légal, Reinnier Kazé saisit courant 2023 l’administration camerounaise du travail pour une tentative de conciliation. Lors des échanges à l’Inspection du travail, a-t-on appris, il lui est indiqué que l’AFP serait disposée à lui verser 2,4 millions de FCFA, soit l’équivalent de trois mois de rémunération moyenne.
Une proposition que le journaliste rejette. L’échec de la conciliation est acté par un procès-verbal de non-conciliation, signé le 8 avril 2024. Mi-mai 2024, Reinnier Kazé saisit le Tribunal de grande instance de la Mefou et Afamba, un département du Centre, voisin de Yaoundé.
Dans ses premières conclusions déposées en juin 2024, le journaliste verse au dossier de nombreuses pièces qu’il estime irréfutables. Attestation de travail, carte professionnelle délivrée par l’AFP, ordres de mission, ordres de virement assimilables à des salaires, invitations à participer au vote des délégués du personnel de l’AFP, ainsi que des échanges internes démontrant un lien de subordination. Des pièces qui démontrent encore une fois que Reinnier Kazé n’était pas un simple prestataire indépendant, mais bien un salarié de fait lié à l’AFP par un CDI depuis des années.
Plutôt que de répondre sur le fond, l’AFP soulève une exception d’incompétence territoriale, affirmant que le journaliste ne résiderait pas dans le département de la Mefou et Afamba. Pour y répondre, Reinnier Kazé produit un certificat de domicile et fait témoigner deux voisins de son quartier. En mars 2025, le parquet estime cette exception « non fondée » et en demande le rejet. La juge décide toutefois de la joindre au fond.
« Invitée ensuite à conclure sur le fond du litige, l’AFP revient en octobre 2025 avec une nouvelle exception, soutenant que le différend relèverait non du juge social mais du juge civil », Pour justifier sa position, l’agence invoque une lecture controversée du droit français, affirmant que le pigiste ne serait pas considéré comme un travailleur.
Kazé rappelle que la loi Cressard reconnaît explicitement le pigiste comme travailleur salarié et que l’AFP elle-même a repris cette loi dans son accord d’entreprise, où elle reconnaît aux pigistes des droits sociaux spécifiques.
« Au Cameroun, aucun texte réglementaire ni aucune convention collective ne reconnaît formellement le statut de pigiste », ajoute-t-il, rappelant avoir déjà alerté l’AFP sur ce point par mail dès août 2017. Rappelons que durant treize années passées à l’AFP, le journaliste affirme n’avoir perçu aucune prime, aucun avancement, et des cotisations sociales qui n’ont jamais été versées.
Dans de nouvelles conclusions transmises en novembre 2025, Reinnier Kazé a porté à l’attention du tribunal l’ensemble des éléments tirés des législations camerounaise et française.
La prochaine audience est prévue le 12 février prochain. Cette affaire dépasse le cadre individuel et pose la question du traitement réservé aux correspondants locaux par les grandes agences de presse internationales en Afrique.
Des faits qui révèlent la manière dont de grandes structures internationales, à l’instar de l’Agence France-Presse, peuvent parfois se montrer ingrates envers des collaborateurs qui ont pourtant mis, durant de longues années, toutes leurs compétences à leur service. Au-delà du caractère flou des motifs invoqués pour la rupture de la collaboration, l’agence est accusée de multiplier les manœuvres afin de se soustraire au paiement des droits légalement attachés à ce licenciement. Nos tentatives de prises de contact avec les responsables sont restées infructueuses. Nos messages sont restés sans réponses.
Au-delà du cas individuel de Reinnier Kazé, cette affaire pose une question plus large sur le traitement réservé aux correspondants locaux par certaines grandes agences internationales, et sur l’écart persistant entre les discours sur l’éthique, le respect des droits sociaux et la réalité vécue sur le terrain africain. L’issue judiciaire de ce dossier pourrait ainsi faire jurisprudence et servir de test grandeur nature pour la crédibilité de ces institutions lorsqu’elles opèrent hors de leurs bases historiques.