Sur le plateau de Vision4, l'analyste politique a dénoncé un poste "cosmétique" vidé de toute substance, plaidant même pour sa suppression
Les critiques pleuvent sur la fonction de Premier ministre au Cameroun. Dimanche 8 février, lors de l'émission Club d'Élite diffusée sur Vision4, Paul Menounga n'a pas mâché ses mots à l'encontre de Joseph Dion Ngute. Son diagnostic est sans appel : le chef du gouvernement camerounais n'exerce qu'une influence très limitée, voire inexistante.
« Le Premier ministre a passé tout un septennat à poser les premières pierres. Il n'a rien fait », assène Paul Menounga avec une ironie mordante. Cette formule choc résume à elle seule le bilan qu'il dresse de l'action de Joseph Dion Ngute depuis sa nomination en janvier 2019.
L'image de la « pose de première pierre » est particulièrement parlante dans le contexte camerounais : elle évoque ces cérémonies protocolaires où les autorités viennent inaugurer des projets en grande pompe, sans que cela ne se traduise nécessairement par des réalisations concrètes. Pour Menounga, c'est précisément à cela que se résume l'activité du Premier ministre : une succession d'actes symboliques sans impact réel sur la conduite des affaires de l'État.
Mais si le Premier ministre ne gouverne pas, qui le fait ? La réponse de Paul Menounga est claire : « Qui a implémenté la politique de la nation ? C'est le SGPR [Secrétariat général de la Présidence de la République] : les task forces, les hautes instructions qui viennent dire ce qu'on doit faire. »
L'analyste pointe ainsi du doigt le véritable centre de décision au Cameroun : le Secrétariat général de la Présidence, dirigé par Ferdinand Ngoh Ngoh, qui apparaît comme l'institution réellement aux commandes. Ce sont les task forces créées par le SGPR qui pilotent les grands dossiers, ce sont les « hautes instructions » présidentielles qui dictent la marche à suivre, court-circuitant ainsi le rôle théorique du Premier ministre comme coordonnateur de l'action gouvernementale.
Pour illustrer son propos, Paul Menounga cite un exemple concret et d'actualité : le projet controversé d'installation de 21 000 lampadaires, un marché de 21 milliards de francs CFA.
Ce dossier, qui a déjà suscité de vives critiques de la part de l'économiste Dieudonné Essomba, a été validé directement par le SGPR sans passer par la primature. « L'installation des 21 000 lampadaires » illustre, selon Menounga, « le rôle purement opérationnel de ces structures face à l'absence d'autorité du Premier ministère ».
En d'autres termes : les décisions stratégiques sont prises au Palais d'Etoudi, le SGPR les met en œuvre via ses task forces, et le Premier ministre est simplement informé, voire contourné.
L'analyse de Paul Menounga va plus loin en questionnant la raison d'être même de la fonction. « Même à la fin, vous comprenez qu'en réalité le poste de Premier ministre est un poste qui a été créé pour donner l'impression d'un pouvoir tripartite », affirme-t-il.
Cette référence au système « tripartite » renvoie à l'équilibre politique informel censé garantir une représentation des trois grandes régions du Cameroun dans les hautes sphères de l'État. Le poste de Premier ministre serait donc, selon Menounga, une concession symbolique destinée à maintenir l'illusion d'un partage du pouvoir, sans que cela ne se traduise par une réalité institutionnelle.
Du point de vue politique et sociologique, Paul Menounga développe une distinction conceptuelle entre pouvoir et autorité pour mieux cerner l'impuissance du Premier ministre camerounais.
« Le pouvoir, c'est la capacité de me faire suivre, même contre votre volonté. L'autorité, c'est d'amener quelqu'un à adhérer à ma vision », explique-t-il avant de poser la question qui tue : « Est-ce que le Premier ministre peut contraindre ou convaincre un ministre au Cameroun ? Zéro. »
La réponse est sans équivoque : Joseph Dion Ngute ne dispose ni du pouvoir de contraindre ses ministres à exécuter ses directives, ni de l'autorité morale pour les convaincre d'adhérer à sa vision. Dans un système où les ministres savent que les vraies décisions se prennent ailleurs, au Palais et au SGPR, pourquoi obéiraient-ils au Premier ministre ?
Paul Menounga pousse sa logique jusqu'au bout et en tire une conclusion radicale : « C'est un poste cosmétique qu'il faudrait simplement supprimer si l'on veut rester dans le même système politique. »
Cette proposition de suppression pure et simple du poste de Premier ministre peut sembler provocatrice, mais elle découle d'une analyse implacable : pourquoi maintenir une fonction qui ne sert à rien, sinon à perpétuer une illusion démocratique ? Mieux vaudrait, selon Menounga, assumer pleinement le système politique tel qu'il fonctionne réellement, plutôt que de maintenir des institutions-façades.
Cette suggestion souligne également la « dissonance entre le rôle officiel et l'influence réelle du Premier ministère », une contradiction qui, pour Menounga, rend le système illisible et peu efficient.
Les propos de Paul Menounga rejoignent ceux d'autres analystes comme Dieudonné Essomba, qui affirmait dimanche sur le même plateau de Vision4 que Joseph Dion Ngute était « là juste pour faire la figuration » et que « le pouvoir appartient aux Ekan ».
Ces critiques convergentes, formulées publiquement sur une chaîne de télévision nationale, témoignent d'un ras-le-bol croissant face à un système politique jugé opaque et dysfonctionnel. Elles révèlent aussi une évolution du débat public camerounais, où certains sujets autrefois tabous – comme la répartition ethnique du pouvoir ou l'inutilité de certaines institutions – sont désormais discutés ouvertement.
Joseph Dion Ngute, nommé en pleine crise anglophone en janvier 2019, semblait incarner à l'époque une ouverture et une volonté de dialogue. Près de six ans plus tard, son bilan est contesté et sa position apparaît de plus en plus précaire.
Le Premier ministre n'a pas réagi publiquement aux critiques formulées par Paul Menounga et d'autres observateurs. Ce silence, qu'il soit choisi ou imposé, ne fait qu'alimenter la perception d'un chef de gouvernement sans pouvoir réel, incapable de défendre son bilan ou même de prendre la parole publiquement sans autorisation préalable.
Pendant ce temps, l'attente d'un remaniement ministériel promis depuis le 31 décembre par le président Paul Biya continue de fragiliser l'équipe gouvernementale et son chef, ni vraiment conforté ni officiellement désavoué.
Au-delà du cas personnel de Joseph Dion Ngute, c'est toute l'architecture institutionnelle camerounaise qui est questionnée. Si le Premier ministre, deuxième personnalité de l'exécutif selon la Constitution, est effectivement réduit à un rôle cosmétique, que vaut la séparation des pouvoirs ? Que reste-t-il des principes démocratiques censés gouverner le pays ?
Ces questions, soulevées par Paul Menounga et d'autres, méritent un débat de fond que le Cameroun peine encore à organiser. En attendant, le pays continue de fonctionner avec des institutions dont certaines ne sont que des coquilles vides, perpétuant une illusion démocratique qui ne trompe plus grand monde.
La proposition de Menounga – supprimer le poste de Premier ministre – ne sera probablement jamais mise en œuvre. Mais elle a au moins le mérite de poser crûment la question : à quoi bon maintenir des institutions qui ne servent à rien, sinon à masquer la réalité du pouvoir au Cameroun ?