Les silences assourdissants de Paul Biya : ce que le président n'a pas dit à la jeunesse

Ombre Paulbiya Paul Biya

Wed, 11 Feb 2026 Source: www.camerounweb.com

Dans son discours du 10 février, Paul Biya a brillé par ses non-dits. Crise anglophone ignorée, prisonniers politiques oubliés, scandale des scannings éludé : les absences du discours présidentiel en disent long sur l'état d'esprit d'un pouvoir de plus en plus déconnecté.

Ce que Paul Biya n'a pas dit en dit parfois plus que ses déclarations officielles. Le discours à la jeunesse du 10 février 2026, censé répondre aux préoccupations d'une population de plus en plus impatiente, s'est révélé être un exercice de langue de bois parsemé de silences révélateurs. Entre omissions calculées et sujets tabous, décryptage des absences les plus marquantes.

L'omission la plus spectaculaire concerne la crise qui endeuille les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest depuis une décennie. Pour la première fois depuis le déclenchement du conflit il y a dix ans, Paul Biya n'a consacré aucun passage de son discours à la jeunesse à cette tragédie qui affecte des dizaines de milliers de jeunes Camerounais.

Pas un mot sur les jeunes déplacés internes, contraints de fuir leurs villages. Pas une allusion aux étudiants déscolarisés, privés d'accès à l'éducation depuis des années. Pas une pensée pour les jeunes combattants, qu'ils soient du côté des forces gouvernementales ou des groupes séparatistes, qui perdent leur vie dans ce conflit sans issue apparente.

Ce silence est d'autant plus troublant que le discours s'adressait précisément à la jeunesse, la couche de la population la plus touchée par cette crise. Comment affirmer connaître "les frustrations, les peurs et les angoisses" de la jeunesse camerounaise tout en ignorant la situation de ceux qui vivent sous les bombes et dans la peur quotidienne ?

Autre absence remarquée : aucune mention des centaines de jeunes encore incarcérés suite à la crise post-électorale d'octobre 2025. Arrêtés lors des manifestations qui ont suivi la proclamation de la victoire de Paul Biya, ces jeunes croupissent en prison, certains jugés par des tribunaux militaires.

Les organisations de défense des droits de l'homme tirent la sonnette d'alarme depuis des mois, dénonçant des conditions de détention inhumaines et des procès expéditifs. Mais le président, dans son message à la jeunesse, a préféré faire comme si cette réalité n'existait pas.

Ce silence pose une question fondamentale : comment un chef d'État peut-il prétendre s'adresser à la jeunesse tout en ignorant le sort de centaines de jeunes emprisonnés pour avoir manifesté leur désaccord avec son élection ? L'hypocrisie atteint ici des sommets.

Le Cameroun traverse actuellement une crise gouvernementale majeure autour de la gestion des scannings au port autonome de Douala. Deux camps s'affrontent au sein même du gouvernement, créant une cacophonie sans précédent qui fragilise l'autorité du Premier ministre Joseph Dion Ngute.

Paul Biya, en tant que chef de l'État et arbitre suprême, était attendu sur ce dossier. Allait-il trancher ? Clarifier la position du gouvernement ? Sanctionner les responsables de ce dysfonctionnement ?

Rien de tout cela. Le président s'est contenté d'évoquer vaguement "les instructions données au gouvernement" et les actes menés "sous son autorité", sans jamais aborder directement le scandale. Un silence qui équivaut à un abandon de leadership dans un moment où le pays attend des décisions fermes.

L'élection présidentielle d'octobre 2025 a été "particulièrement disputée", selon l'euphémisme présidentiel. Mais Paul Biya s'est bien gardé d'évoquer son principal challenger, l'ancien ministre Issa Tchiroma Bakary, qui continue de se revendiquer "président élu" depuis son exil en Gambie.

Cette absence n'est pas anodine. En refusant de nommer son adversaire, le président tente de le reléguer dans l'inexistence médiatique. Une stratégie classique des régimes autoritaires : ce qu'on ne nomme pas n'existe pas. Mais cette tactique atteint ici ses limites, puisque Tchiroma reste une réalité politique incontournable, notamment dans le septentrion et l'ouest du Cameroun où la contestation post-électorale a été la plus virulente.

Annoncé en décembre comme devant intervenir "dans les prochains jours", le remaniement gouvernemental est désormais qualifié d'"en préparation". Une formule creuse qui ne répond à aucune des questions que se posent les Camerounais : Quand ? Qui ? Pourquoi ?

Joseph Dion Ngute sera-t-il maintenu à la primature malgré son autorité écornée ? Quels ministres seront sacrifiés ? Le gouvernement sera-t-il rajeuni comme promis, avec plus de femmes et de jeunes ? Mystère total.

Ce flou entretenu n'est pas innocent. Il permet au président de conserver toutes ses options, de ne s'engager sur rien, et de maintenir ses collaborateurs dans l'incertitude et donc dans la soumission. Un art du pouvoir que Paul Biya maîtrise à la perfection.

Le discours s'est conclu par un "vague message sur la lutte contre la corruption et les détournements de deniers publics". Vague est le mot juste. Aucune mesure concrète, aucun engagement précis, aucune sanction annoncée.

Alors que le Cameroun continue de figurer parmi les pays les plus corrompus au monde dans les classements internationaux, et que les scandales de détournement de fonds publics se multiplient, ce passage apparaît comme un simple exercice de style, une incantation sans effet.

La jeunesse camerounaise, qui subit de plein fouet les conséquences de cette corruption endémique – services publics défaillants, emplois réservés aux proches du pouvoir, infrastructures en décrépitude –, attendait autre chose qu'une formule creuse.

Au total, ce discours aura été une démonstration de l'art de parler sans rien dire. Paul Biya a réussi l'exploit de s'adresser à la jeunesse sans aborder aucun des sujets qui la préoccupent réellement : le chômage massif, l'absence de perspectives, la violence politique, les crises régionales, la corruption systémique.

En multipliant les références à son "leadership", à "son autorité", et à son engagement à "consacrer toutes ses forces" à l'avenir du pays, le président a surtout mis en scène sa propre personne. Un exercice narcissique qui tranche avec les attentes concrètes d'une population de plus en plus impatiente.

À 93 ans – il fêtera son anniversaire le 13 février –, Paul Biya affirme comprendre la jeunesse. Mais comment un homme né en 1933, au pouvoir depuis 1982, peut-il sincèrement prétendre connaître "les frustrations, les peurs et les angoisses" de jeunes Camerounais nés dans les années 2000 ?

Cette prétention, aussi sincère soit-elle, illustre le fossé générationnel qui sépare désormais le pouvoir de la population. Un fossé que les silences du discours du 10 février n'ont fait que creuser davantage.

"Maître des horloges camerounaises et peu sensible à la pression politique ou populaire", Paul Biya a choisi de n'apporter "que peu de réponses aux attentes, voire aucune". Un constat brutal qui résume l'état actuel du dialogue entre le pouvoir et la jeunesse camerounaise : un monologue où le président parle, mais où personne n'est vraiment écouté.

Source: www.camerounweb.com