Alors que le président Paul Biya célébrait son 93ème anniversaire, des images volées de son intimité familiale envahissent les réseaux sociaux, provoquant un malaise bien au-delà des clivages politiques. Derrière la critique légitime du dirigeant accroché au pouvoir, notre chroniqueur Jean Bruno TAGNE s'interroge : jusqu'où peut-on exposer la vulnérabilité d'un homme ? Entre la bête de foire et le lion de zoo, c'est la fin tragique d'un mythe patiemment construit pendant 43 ans de règne.
Cameroun| Opinion : « Aucun autre chef d’État sur la planète n’est montré dans un tel état de vulnérabilité »
Par Jean Bruno TAGNE, journaliste
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La fin du mythe Biya
Il y a quelque chose de profondément obscène dans les images du président Paul Biya qui circulent depuis quelques jours sur les réseaux sociaux. Elles ont été prises lors de la célébration de son 93ème anniversaire.
L’air hagard, on le voit, offert en spectacle à des personnalités de la République, des membres de sa famille et une nuée d’enfants excités. Chacun veut sa vidéo, sa photo, son selfie, sa preuve d’accès au corps du chef. Le président Biya manifeste parfois - sans beaucoup d’énergie - un certain agacement face à ce spectacle qu’on semble lui imposer. Mais il est impuissant. Il subit. Il endure.
On peut critiquer le président de la République. C’est même un devoir citoyen pour toute personne soucieuse d’une meilleure gouvernance pour son pays. Mais cela ne peut pas nous empêcher d’avoir de la compassion pour l’homme. D’éprouver une certaine gêne de le voir ainsi réduit en bête de foire ou en lion de zoo, dompté, qui se laisse tripoter ostensiblement par des touristes hilares.
Les éclats de rire, les commentaires que l’on entend dans la pièce renvoient à une ambiance de kermesse autour d’un président diminué et donnent à la scène une indécence rare. Aucun autre chef d’État sur la planète n’est montré dans un tel état de vulnérabilité.
Ce qui frappe, c’est le contraste. Le président Paul Biya a passé sa vie à cultiver le secret et une certaine pudeur digne sur son intimité familiale. “ Paul Biya est président H24 ”, me confia un ancien maire de Sangmelima. Il voulait par ces propos souligner la sainte horreur que le président de la République avait de la familiarité, y compris dans un cadre privé ou villageois.
En 43 ans de pouvoir en effet, il n’y a que ces dernières années que les Camerounais voient fleurir des images de l’intimité familiale du président de la République. Comme si, profitant de son affaiblissement, les siens avaient décidé de briser le mythe qu’il avait patiemment construit.
Un anniversaire, même celui d’un chef d'État, reste un événement privé. Et si pour des raisons de communication politique et même de propagande - pourquoi pas? - on voudrait en partager quelques bribes avec le peuple, on pourrait au moins sélectionner celles qu’on veut bien faire fuiter, pour s’assurer qu’elles sont à l’avantage du concerné… Ici, rien n’a été pensé, rien n'a été passé au filtre…
“La vieillesse est un naufrage”, écrivait Jean d’Ormesson. Et dans ce naufrage, la première bouée de sauvetage devrait être la famille. Celle du président Biya ne semble pas s’en préoccuper.
On peut faire le reproche à Paul Biya - et à juste titre - de s’être accroché au pouvoir au-delà du raisonnable, jusqu'à ses 93 ans. Mais même si l’on refuse la compassion pour au président de la République, on peut au moins l’accorder à l’homme, désormais exposé malgré lui.