Pavillons fantômes : la faille numérique qui a trahi le Cameroun — et menace d'autres États africains

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Fri, 20 Feb 2026 Source: www.camerounweb.com

Comment enregistre-t-on frauduleusement un navire sous le pavillon d'un État souverain sans jamais mettre les pieds dans ce pays ? La réponse est désormais connue des enquêteurs camerounais, et elle est alarmante. Jeune Afrique a enquêté pendant plusieurs semaines sur les mécanismes techniques qui ont permis à des acteurs liés à la Russie d'exploiter les vulnérabilités numériques du registre maritime camerounais — une faille qui, selon plusieurs experts en cybersécurité maritime interrogés, pourrait concerner bien d'autres registres africains.

Lorsque le ministre camerounais des Transports, Jean Ernest Massena Ngalle Bibehe, a évoqué le 6 février des « immatriculations frauduleuses effectuées au moyen d'applications non autorisées », peu d'observateurs ont mesuré la portée exacte de cette formulation. Selon les informations exclusives de Jeune Afrique, il s'agit en réalité de plateformes numériques pirates, conçues pour imiter l'interface officielle du système d'immatriculation maritime camerounais, et accessibles via des réseaux fermés à des intermédiaires basés en Turquie, au Monténégro et en Géorgie.

Ces plateformes permettaient de générer des certificats d'immatriculation, des lettres de mer et des documents de bord en apparence authentiques, portant les sceaux et signatures numériques du registre camerounais. Un expert en cybersécurité maritime mandaté par une organisation internationale, et qui a accepté de s'exprimer sous couvert d'anonymat auprès de Jeune Afrique, décrit un système « d'une sophistication préoccupante, reposant sur une clé de signature volée ou compromise en amont au sein de l'administration camerounaise ».

L'enquête révèle que ces fausses immatriculations n'étaient pas gratuites. D'après un document tarifaire obtenu par Jeune Afrique, les prestations étaient monnayées entre 8 000 et 25 000 dollars selon le type de navire et la durée de validité souhaitée — des tarifs bien inférieurs aux frais officiels, mais suffisants pour générer des revenus conséquents pour les opérateurs du réseau. Les paiements s'effectuaient en cryptomonnaies, principalement en USDT (Tether), via des portefeuilles numériques difficilement traçables.

Résultat : des navires n'ayant jamais accosté dans un port camerounais, dont les propriétaires réels n'ont aucun lien avec le Cameroun, circulaient en mer Noire, en Méditerranée orientale ou dans l'océan Indien avec des papiers camerounais en bonne et due forme — du moins en apparence.

Une vulnérabilité partagée par plusieurs registres africains

Ce qui inquiète le plus les spécialistes, c'est que le Cameroun ne serait pas un cas isolé. Jeune Afrique a contacté des experts de l'Organisation maritime internationale (OMI) et de plusieurs organisations régionales africaines, qui confirment que d'autres registres du continent présentent des vulnérabilités similaires, notamment en raison de la sous-numérisation et du faible niveau de sécurisation des systèmes d'authentification.

Parmi les pays mentionnés dans les discussions en cours à l'OMI, sans que leurs noms soient rendus publics à ce stade, figureraient des États d'Afrique de l'Ouest et centrale dont les pavillons sont déjà listés comme « à risque » par plusieurs organisations de surveillance du transport maritime.

Face à cette situation, plusieurs voix s'élèvent pour réclamer un audit numérique coordonné des registres maritimes africains, sous l'égide de l'Union africaine ou de l'OMI. Selon nos informations, une réunion technique à ce sujet est envisagée à Abidjan d'ici la fin du premier semestre 2026, à l'initiative de plusieurs États côtiers conscients de la menace que représente l'exploitation de leurs pavillons par des réseaux internationaux.

Pour le Cameroun, l'heure est à la reconstruction de la confiance. Mais tant que la sécurité des registres maritimes africains reposera sur des infrastructures numériques vieillissantes et insuffisamment auditées, la tentation pour des acteurs extérieurs d'exploiter ces failles restera entière — avec des conséquences géopolitiques qui dépassent largement les seules eaux du golfe de Guinée.

Source: www.camerounweb.com