Ngarbuh : derrière les soldats condamnés, les commanditaires que la justice camerounaise a choisi d'oublier

Crise Anglophones Des Militaires Image illustrative

Fri, 20 Feb 2026 Source: www.camerounweb.com

Trois soldats condamnés. Un ex-séparatiste en fuite jugé par contumace. Et au-dessus d'eux, le vide absolu. Six ans après le massacre de 21 civils à Ngarbuh, dans la région du Nord-Ouest du Cameroun, le verdict rendu le 19 février par le tribunal militaire de Yaoundé consacre une justice à géométrie variable : sévère pour les exécutants, aveugle pour ceux qui ont ordonné, couvert ou tu. Jeune Afrique a mené une enquête approfondie sur les responsables hiérarchiques identifiés dans les aveux des accusés eux-mêmes, et dont aucun n'a comparu à la barre. Le portrait d'une impunité organisée.

Dès les premières audiences du procès, les accusés n'avaient pas cherché à nier les faits dans leur ensemble. Ils avaient en revanche insisté sur un point capital : ils n'avaient pas agi seuls, ni de leur propre initiative. Selon les déclarations enregistrées au cours des débats — et que Jeune Afrique a pu consulter en intégralité dans le dossier d'instruction —, le sergent Baba Guida avait affirmé avoir reçu des instructions opérationnelles du commandant du 52e bataillon d'infanterie motorisée, Nyiangono Ze Charles Eric, dans le cadre d'une opération présentée comme une traque de combattants séparatistes.

Plus troublant encore, plusieurs témoignages concordants mentionnent la présence ou l'aval d'un sous-préfet local, dont le nom figure dans le dossier judiciaire mais qui n'a jamais été convoqué comme témoin, encore moins inculpé. Selon les informations exclusives de Jeune Afrique, le parquet militaire aurait reçu, dès 2022, une note interne recommandant l'extension des poursuites à ces responsables hiérarchiques. Cette recommandation n'aurait jamais donné lieu à la moindre suite judiciaire.

Nyiangono Ze : une « procédure disciplinaire » aux contours invisibles

Le nom du commandant Nyiangono Ze Charles Eric est apparu à plusieurs reprises dans les débats, sans que l'intéressé ait jamais été traduit devant un tribunal. À l'issue du procès, les autorités militaires ont confirmé qu'il avait fait l'objet d'une « procédure disciplinaire interne » — dont, six ans après les faits, aucun détail n'a été rendu public.

Jeune Afrique a cherché à établir ce qu'il était advenu de cet officier depuis le drame. Selon des sources au sein de l'armée camerounaise ayant requis l'anonymat, Nyiangono Ze n'aurait pas été mis en disponibilité ni muté dans un poste symboliquement dégradé. Il aurait au contraire poursuivi une carrière militaire active, avec une affectation dans une autre région du pays. Interrogé à plusieurs reprises par nos soins, le ministère de la Défense n'a fourni aucune réponse. Le silence vaut souvent confirmation.

L'un des moments les plus déconcertants du procès est survenu lors des réquisitions finales. Pendant six années d'instruction et d'audiences, le ministère public avait adopté une posture rigoureuse, soutenant les victimes et exigeant que les responsabilités soient établies dans leur pleine étendue. Puis, au moment des réquisitoires, il a opéré ce que les avocats des familles n'ont pas hésité à appeler un « retournement politique », qualifiant les accusés de « vaillants soldats » ayant connu « un simple errement ».

Jeune Afrique a recueilli le témoignage d'un magistrat ayant requis l'anonymat, qui évoque des pressions exercées en amont des réquisitions sur les représentants du parquet militaire. « On ne change pas de registre de cette manière après six ans de procédure sans y avoir été incité, affirme-t-il. Le signal envoyé était clair : il fallait que ça s'arrête là, sans remonter plus haut. »

Le précédent international : quand Yaoundé promettait une justice exemplaire

En 2020, confronté à une pression internationale sans précédent — Human Rights Watch, Amnesty International et les Nations unies avaient exigé des poursuites transparentes —, le gouvernement camerounais avait solennellement promis une justice « impartiale et exemplaire ». Paul Biya lui-même avait brisé son silence pour qualifier les faits de Ngarbuh d'« actes contraires à l'éthique militaire ».

Six ans plus tard, Jeune Afrique est en mesure d'établir que sur les quinze recommandations formulées en 2020 par une commission d'enquête gouvernementale pour prévenir de tels drames — formation des troupes, mécanismes de supervision des opérations, protection des civils en zone de conflit — moins d'un tiers auraient été effectivement mises en œuvre. Les autres sont restées lettres mortes dans des tiroirs ministériels.

Pour les familles de Ngarbuh, le verdict du 19 février n'est pas une conclusion. C'est la confirmation que, dans la crise anglophone comme dans d'autres conflits africains, la justice des exécutants est souvent le prix que les États acceptent de payer pour préserver l'impunité des commanditaires.

Source: www.camerounweb.com