Cent milliards de francs CFA. C'est la somme que le ministère des Finances camerounais tente, en ce début d'année 2026, de mobiliser en urgence auprès du secteur bancaire local. Une opération inédite, révélée en exclusivité par Jeune Afrique, qui dit beaucoup sur l'état réel des finances publiques du pays et sur les tensions souterraines qui traversent le secteur énergétique.
Le mécanisme choisi — un crédit renouvelable, dit revolving — est une première dans l'histoire du secteur électrique camerounais. Jusqu'ici, l'État avait recours à des outils plus classiques : émission de bons du Trésor, obligations souveraines, crédits bilatéraux. Mais face à l'ampleur des dettes accumulées par Eneo — 800 milliards de F CFA fin 2024, dont 500 milliards de dettes fournisseurs selon les chiffres obtenus par Jeune Afrique — ces instruments ne suffisent plus à colmater les brèches.
Les négociations, menées par les équipes du ministre Louis Paul Motaze, n'ont pas été de tout repos. Un premier closing, finalisé en novembre 2025, n'avait permis de lever que 20 milliards de F CFA auprès de Société Générale Cameroun — loin, très loin de l'objectif. Quatre autres banques ont depuis rejoint le tour de table : Afriland First Bank, UBA, Access Bank et CCA Bank, pour un total de 47 milliards supplémentaires. Soit 67 milliards mobilisés à ce stade, toujours insuffisants.
Ce que Jeune Afrique a appris de sources proches des négociations, c'est que plusieurs établissements approchés ont d'abord opposé une résistance. La raison ? L'exposition déjà significative de certaines banques au risque souverain camerounais, dans un contexte où les créances sur l'État représentent une part croissante de leurs bilans. « Convaincre les banques n'a pas été simple. Il a fallu des garanties supplémentaires et des discussions au plus haut niveau », confie une source bancaire sous couvert d'anonymat.
L'urgence est réelle. Selon les informations de Jeune Afrique, l'État doit absolument reconstituer sa garantie envers la Nachtigal Hydro Power Company (NHPC) avant le mois d'avril 2026. Passé ce délai, c'est la contre-garantie de la Banque mondiale — 110 millions de dollars — qui serait automatiquement activée. Une ligne rouge que ni Yaoundé ni Washington ne souhaitent franchir.
Ce qui est frappant dans ce schéma, c'est la mécanique de substitution à l'œuvre : Eneo ne parvient à verser que 1,5 milliard de F CFA par mois à NHPC, quand la facture mensuelle dépasse les 14 milliards, selon des données recueillies par Jeune Afrique. L'État comble l'écart. Les banques locales financent l'État. Et le contribuable camerounais, en bout de chaîne, porte le risque.
Le timing de l'opération n'est pas anodin. Le Cameroun vient tout juste de lever 750 millions de dollars sur les marchés internationaux via un eurobond, et cherche désormais à placer 600 milliards de F CFA supplémentaires sous la même forme. Dans ce contexte, l'activation de la contre-garantie de la Banque mondiale serait catastrophique : elle déclencherait mécaniquement une suspension des financements de l'institution au Cameroun et risquerait de provoquer une dégradation de la notation souveraine du pays — un scénario que les agences de notation surveillent de près, selon un analyste financier interrogé par Jeune Afrique.
Le recours au crédit revolving est donc, pour l'heure, une solution de court terme habillée en innovation financière. La vraie question — celle de l'équilibre structurel du secteur électrique camerounais — reste, elle, entière.