Oswald Baboke: le directeur adjoint du cabinet civil et ministre plénipotentiaire sort du silence et frappe fort

Oswald Baboke ETOO Image illustrative

Sun, 22 Feb 2026 Source: www.camerounweb.com

Dans un essai de haute facture, Oswald Baboke, directeur adjoint du cabinet civil et ministre plénipotentiaire, convoque la littérature politique française pour décrypter un mal bien camerounais : la prolifération des pseudo-lanceurs d'alertes stipendiés, ces nouveaux gladiateurs de la calomnie qui ont fait des réseaux sociaux leur arène favorite. S'appuyant sur l'ouvrage Les Flingueurs de Patrice Duhamel et Jacques Santamaria — une anthologie des cruautés politiques publiée en 2014 — l'auteur dresse un tableau sans concession d'un espace politique gangréné par la médisance, la diffamation et le chantage organisé, où le « savoir-défaire » a définitivement supplanté le savoir-faire.



QUI HAIT (EST) QUI ?

Chienlit sur les starting-blocks du lynchage médiatique

Par Oswald Baboke, Ministre plénipotentiaire, directeur adjoint du cabinet civil

En 2014, Patrice Duhamel et Jacques Santamaria publient un ouvrage remarquable intitulé Les Flingueurs. Rédigé sous la physionomie acrimonieuse d'un film western, cet essai plante le décor anarchique du Far West — une arène où les édiles et les édits de la loi ne font plus foi. L'univers décrit évoque une enceinte bestiale et amorale, où seul règne le diktat du colt. Ce livre, vieux d'une dizaine d'années, demeure d'une incroyable actualité et d'une universalité saisissante.

Les effets pervers du persiflage et les techniques triviales de la calomnie gratuite qu'évoquent les auteurs ne datent pas d'hier. Peu importe la chronologie des délations recensées : ce best-seller décrit et décrie le jeu de massacres sociopolitiques entre les élites, via de pseudo « lanceurs d'alertes » et « influenceurs », quand bien même ces titres tonitruants ne renvoient à rien d'illustre ni de concret.

La chienlit a élu domicile dans nos mœurs

Depuis lors, la chienlit a trouvé refuge dans nos pratiques sociales, au point d'y élire domicile. Qui douterait encore de l'expérimentation tous azimuts du jeu de massacres politiques que nous vivons chez nous, entre pseudo-collègues et vrais concurrents ? La même déloyauté sévit entre faux-homologues et certains pseudo-camarades qui se réclament pourtant d'un même bord politique.

Très souvent, les auteurs de la chienlit et leurs victimes sont logés à la même enseigne, guidés par une idéologie commune. Mais divisés — « chacun pour soi, Dieu pour tous » — dans une ambition concurrentielle larvée. Chaque militant fantasme de frénétiques ambitions individualistes, tant pis s'il n'en possède ni l'étoffe, ni la mensuration, ni l'appétence, ni la compétence. Tout le monde brigue les sommets de l'État via la médisance : un épiphénomène d'« ascension-calomnie » ayant cours depuis toujours dans les antichambres des cours royales.

L'ambition est si forte dans la psychologie de l'homo politicus qu'il finit par négliger les codes et modes d'ascension sociopolitiques. Duhamel et Santamaria vilipendent les tares et les défaillances d'incompétences qui s'installent et s'enracinent au cœur de la République, des siècles après avoir déjà contaminé et détruit de solides monarchies impériales.

Leur constat est constant et persévérant : « Le monde politique est cruel. Il l'a toujours été, parfois hier plus encore qu'aujourd'hui. Mais le développement des médias et la déferlante des réseaux sociaux ont, depuis des années, un effet dévastateur : pour être entendus dans le brouhaha de l'information permanente, les responsables politiques doivent, à tout moment, se distinguer, trouver la phrase qui fait mouche, le mot qui tue, l'expression qui sera reprise et amplifiée. Et à ce jeu, c'est le plus cruel qui l'emporte. »

Facebook, Telegram, Twitter, WhatsApp… les néo-rings sociaux

Depuis la lointaine antiquité gréco-romaine, les duels politiques d'Athènes et de Rome étaient publics et impudiques. La cruauté des escrimes s'écrivait en lettres de sang. Mais sous Néron, on se battait au moins pour l'honneur. Les gladiateurs les plus coriaces — endurcis par la force physique, l'intelligence, la ruse empirique et la double stratégie offensive et défensive — accédaient aux postes les plus élevés par le mérite du combat. Le peuple aimait les jeux, le vin et le pain. Nos contemporains, eux, assouvissent leur fringale en assistant à la disgrâce des leaders politiques et à la chute vertigineuse des opérateurs économiques.

Dans la Grèce antique, berceau de la démocratie, les conflits d'ascension sociopolitique étaient au moins ouverts et les protagonistes identifiés. Aujourd'hui, les réseaux sociaux et leurs multiples applications ont créé de nouveaux gladiateurs : ceux de l'impertinence, de l'isolation et de l'insolence. Les professionnels de la médisance ostentatoire, et leurs frangins flingueurs, les amateurs de calomnie gratuite s'occupent enfin. Ici et loin d'ici, la course au pouvoir ne se fait plus grâce au savoir-faire intrinsèque, mais par l'entremise du savoir-défaire.

Les TIC ont engendré de nouveaux métiers niais, ceux de l'imposture. Les hackers et maîtres-chanteurs ne déchantent plus. Les rivalités politiques et socio-économiques se déploient désormais sur la Toile. Internet a créé des emplois en CDD, aussi modiques que triviaux : les « pseudo lanceurs d'alertes ». Il s'agit des professionnels ignobles de la calomnie gratuite. Dans ce jargon neuf, érigés en maîtres-chanteurs, ils sont devenus des rapaces du Net, pas très nets et pas très honnêtes.

Ces agents stipendiés, approchés par les commanditaires d'articles infamants, reçoivent de l'argent — beaucoup d'argent, des montants exorbitants défiant toute imagination normative. Et pan ! Les rapaces appuient sur la gâchette. Ils tirent et titrent sur la prétendue légèreté de la victime calomniée dont il faut briser la carrière.

Les autoroutes de la diffamation organisée

Les batailles sociopolitiques pilulent désormais sur la Toile. En croyant se mettre au-dessus de tout soupçon, des hommes politiques affrontent leurs camarades du même parti à travers la divulgation de documents d'État, censés relever de la plus haute confidentialité. Dans ce jeu de massacres systémiques, les secrets classés « Top Secret » se retrouvent dans la rue via les réseaux sociaux, dans le seul but de calomnier les dirigeants en exercice.

Les documents frappés du sceau de l'État s'échappent des cabinets par des serviteurs déloyaux. Les virements financiers qui nourrissent les fameux « influenceurs » — dont bon nombre vivent en Europe et aux États-Unis — sont connus. Les nouvelles autoroutes de la communication sont transformées en laboratoires clandestins de fausses accusations, en usines de photomontages délivrant de fausses-vraies pièces à conviction. Tout ça pour nuire. Pour créer le doute et la zizanie, la dysharmonie et la méfiance à la tête de l'État.

Les grands boulevards de la diffamation et de la médisance automatique sont habités, pour certains, par des pseudo-lanceurs d'alertes payés pour salir les adversaires, dans l'intention inavouée de briser des carrières et d'éliminer toutes les barrières humaines qui se dressent comme des digues ambulantes devant les marionnettistes aux abois. Ainsi, plusieurs millions d'euros et de francs CFA, qui auraient pu servir à construire des industries locales, des écoles, des routes, voire des hôpitaux, servent à alimenter ces pseudo-lanceurs d'alertes qui « mangent » à plusieurs râteliers.

La technique est bien connue : le lanceur d'alerte reçoit des documents et des détails chiffrés dans une fausse boîte mail, en même temps que les virements y afférents transitant sur trois pseudo-adresses. Puis, en bon rapace, il contacte la personne visée pour négocier un montant de « retour à l'expéditeur, TTC ». Riche des deux virements, il relance le plus offrant et s'enrichit triplement. L'engrenage des cartels maffieux ne prend jamais fin. Surtout pas en ce moment, devant l'impatience impertinente d'un remaniement ministériel, cent fois annoncé et cent fois ajourné.

L'arène politique : un panier à crabes

L'espace politique s'appuie sur une société d'intrigue où l'inculpation, la calomnie et la diffamation ignominieuse sont érigées en sport favori des flingueurs. C'est une arène d'invectives et de médisances où, hélas, la rumeur prend le pas sur la vérité, tandis que l'illogisme infamant l'emporte sur la vertu du vrai.

Duhamel et Santamaria tiennent le mérite d'avoir éventré les combines et complots qui se trament dans toutes les nations. L'espace politique cesse d'être l'agora des performances et des compétences, pour devenir un panier à crabes où on dit tout sur tout le monde. Autrement dit : une arène vénale, vandale et banale où on ment sur tout, où on ment sur tous. On dénigre tout le monde, sans distinction de chapelles politiques, sans distinction de rang ni de sang. À la trappe !

Comme l'écrivent Duhamel et Santamaria : « À partir de portraits, de mises en perspective et de mots-clés — Mensonge, Haine, Bashing, Littérature politique, Face à face, Religion — on voit aussi comment la férocité envahit le débat politique. On revit les duels, contemporains ou plus anciens, marqués par la violence verbale et psychologique. »

Bien souvent, dans ce jeu de diffamations tous azimuts, la presse se presse de se positionner en arrière-cour, au fond d'un décor de cannibalisme où les ténors et tenants du pouvoir s'étrипent, se martyrisent, se flagellent et se dynamitent sans élégance ni bienséance. C'est pour indexer les péripéties de ce monde immonde, bestial et brut que les auteurs des Flingueurs ont choisi comme sous-titre instructif : « Anthologie des cruautés politiques ».

Le Cameroun dans le viseur

Le mal de la diffamation est là. Il est total, cynique, inique et universel. À l'instar d'une métastase que véhicule la gangrène maligne, le mal du persiflage est chez nous, au Cameroun : au nom du fric et du vrac, souvent pour un rien, on flingue tout le monde, sans pitié ni piété. L'écume du mensonge et de la médisance souffle partout.

Personne n'est à l'abri. Tout le monde est dans le viseur des hackers. Les valeurs de l'honneur si chères au classicisme sont en berne. Les radiotrottoirs ont le vent en poupe. La vérité ne vient plus seulement d'en haut et la rumeur d'en bas, comme disait le Président Paul Biya lui-même, placé malgré lui au centre de moult mensonges. La rumeur trouve ses repères dans les milieux de jactance, quand les mégots de ragots et le magot font bon ménage.

Désormais, les potins des malins n'épargnent plus personne — ni le sacré, ni le profane. La famille présidentielle est traînée dans la gadoue de la calomnie. L'entourage présidentiel n'en est pas épargné. Le Président de la République, son épouse que l'on connaît serviable et altruiste, ne sont guère ménagés par les boulets incandescents des tontons flingueurs. Ce mélange trivial de genres aboutit à une confusion de rôles frisant l'anarchie, et le drame est d'enterrer le Renouveau vivant.

Dites, qui lynchons-nous ce soir ?

La fin justifie-t-elle les moyens ? Dans une sorte de cartels organisés, on choisit la proie à diffamer parmi ceux qui bénéficient des grâces du Prince, on la dégonfle — et pan ! On tire ! Le milieu est loin d'être dératisé. Les jours qui viennent vont amplifier l'impatience des flingueurs. Les duels ont déjà commencé, le rouleau compresseur de la médisance est d'ores et déjà en branle. « La trahison est une question de date », disait Talleyrand. Tout le monde peut y passer.

Pourquoi flingue-t-on l'autre ? Désir de vengeance ou simple méchanceté ? Le mérite intrinsèque est à la dérive. N'y survivront que ceux qui savent lyncher. Non ! Élevons le débat. Notre beau pays a encore de belles vertus à préserver. Certes, l'anthologie des cruautés politiques se généralise. Mais l'anthologie ne saurait s'ériger en pathologie.

Sachons raison garder.

[1] Patrice Duhamel et Jacques Santamaria, Les Flingueurs, Anthologie des cruautés politiques, Plon, Paris, mai 2014, 300 pages.

[2] & [3] P. Duhamel et J. Santamaria, op. cit.

Source: www.camerounweb.com