Ils ne ressemblent pas à des agents d'influence. Ce sont des journalistes, des activistes, un ancien candidat à la présidentielle. Des Africains convaincus, ou du moins présentés comme tels, de la cause souverainiste et panafricaniste. Et pourtant, derrière leurs micros et leurs caméras, Jeune Afrique a reconstitué, au fil d'une enquête approfondie, les fils qui les relient à Moscou — et plus précisément au SVR, le service de renseignements extérieurs de la Russie.
Yulia Berg : de Wagner à la respectabilité
Tout commence avec elle. Yulia Berg est le pivot autour duquel s'articule l'essentiel du dispositif de propagande russe en Afrique francophone. Jeune Afrique avait déjà, dans une précédente investigation, documenté son parcours : ancienne du groupe Wagner, proche d'Evgueni Prigojine jusqu'à la mort de ce dernier dans un crash d'avion en août 2023, elle avait dirigé Afric, un think tank au service du mercenariat russe, chargé de promouvoir des figures panafricanistes comme Nathalie Yamb ou Kemi Seba.
Depuis, elle a changé d'enseigne mais pas de mission. Jeune Afrique révèle, sur la base de documents obtenus par le collectif All Eyes on Wagner, qu'elle figure désormais parmi les consultants d'Africa Politology, organisation directement pilotée par le SVR. Sa nouvelle structure, Globus Expert Council, est devenue la plaque tournante de la production de contenus pro-russes destinés à l'Afrique. Les États-Unis l'ont placée sous sanctions pour ces activités. Elle reste pourtant active, discrète, et redoutablement efficace.
Clarisse Wiydorven : de Marioupol à Yaoundé
Le cas de Clarisse Wiydorven est l'un des plus saisissants révélés par Jeune Afrique. Cette journaliste camerounaise, ancienne de la chaîne Afrique Media TV, a franchi une étape symbolique forte en 2023 : elle s'est rendue à Marioupol, ville ukrainienne occupée par la Russie, en qualité d'observatrice des élections organisées par Moscou dans ce territoire conquis par la force.
Un déplacement qui n'avait rien d'anodin. Sur place, elle a tourné un documentaire en collaboration avec Globus Expert Council, l'organisation de Yulia Berg. Elle a depuis été présentée publiquement comme employée de cette même structure lors d'événements officiels. Jeune Afrique l'a contactée pour obtenir ses explications. Sa réponse, mesurée, est révélatrice du langage soigneusement rodé de ces relais : elle a « respectueusement refusé » de répondre aux questions sur son implication au sein de Globus, se bornant à affirmer que PM-TV, la plateforme avec laquelle elle collabore, « n'a à cœur que les intérêts de l'Afrique ».
Une formule qui résume bien la stratégie globale : habiller la propagande du Kremlin en discours de libération continentale.
Serge Espoir Matomba : le souverainisme comme tremplin
Il s'est présenté deux fois à la présidentielle camerounaise. En 2018, il a obtenu 0,56 % des voix. En 2025, 0,35 %. Entre les deux, il a fondé For You Media (FYM), une plateforme aujourd'hui suivie par plus de 206 000 abonnés sur YouTube. Et multiplié les voyages en Russie et en Ukraine occupée — en juillet 2023, février, mars, juin et octobre 2024, juin 2025 — dont Jeune Afrique a pu établir la réalité à partir de ses propres publications sur les réseaux sociaux.
FYM a signé en juin 2024 à Saint-Pétersbourg un partenariat avec International Reporters, une organisation fondée par le gouvernement russe, concurrente déclarée de Reporters sans frontières. La chaîne reprend des contenus de Russia Today en effaçant soigneusement le logo de la chaîne d'État russe. Elle a produit et diffusé une vidéo reprenant une intox issue directement du SVR, selon laquelle l'OTAN aurait encouragé l'Ukraine à provoquer une catastrophe nucléaire à Zaporijjia. Des faits documentés par Jeune Afrique.
Contacté par notre rédaction, Matomba a nié tout « partenariat structurel ou financier » avec Globus et affirmé avoir financé lui-même ses voyages en Russie dans une « logique strictement journalistique ». Mais le tableau d'ensemble que Jeune Afrique a reconstitué raconte une autre histoire : celle d'un homme dont les ambitions politiques déçues ont trouvé dans l'idéologie souverainiste pro-russe un second souffle médiatique, et dans les réseaux de Moscou une caisse de résonance.
Ce que révèle l'enquête de Jeune Afrique, c'est que la propagande russe au Cameroun ne fonctionne pas comme un réseau hiérarchique rigide, mais comme une galaxie souple : des individus aux trajectoires variées, réunis par une idéologie commune — l'anti-occidentalisme, le panafricanisme instrumentalisé, l'admiration pour les juntes sahéliennes —, et reliés à Moscou par des fils financiers, éditoriaux et logistiques que Berg, depuis sa base russe, contribue à tisser.
Le tout chapeauté, selon les documents obtenus par Forbidden Stories et analysés par Jeune Afrique, par deux officiers du SVR : Dmitry Leonidovich Faddeev et Ilya Savelyev, qui pilotent Africa Politology depuis Moscou. Des noms qui, jusqu'ici, n'avaient jamais été cités dans ce contexte.