Le Cameroun est devenu une plaque tournante du trafic de drogues entre l'Amérique latine et l'Europe. Mais selon une enquête exclusive de Jeune Afrique, cette route de transit a un effet collatéral dévastateur et peu documenté : l'explosion de la consommation locale à Douala, dans des quartiers où la drogue dure est désormais à portée de main.
Il y a ce que l'on voit : les saisies records, les communiqués officiels, les cérémonies d'incinération. Et puis il y a ce que l'on ne voit pas, ou que l'on refuse de voir. Douala, capitale économique du Cameroun et première métropole d'Afrique centrale, est en train de payer un prix silencieux pour sa position géographique et logistique sur les routes mondiales du narcotrafic. C'est le tableau que dresse Jeune Afrique dans une enquête au long cours, dont les révélations éclairent d'une lumière crue la réalité d'une ville sous pression.
Tout commence par une logique économique implacable. Lorsque des réseaux internationaux organisés utilisent le port et l'aéroport de Douala pour acheminer des tonnes de cocaïne et des dizaines de millions de comprimés de tramadol vers l'Europe ou l'Asie, ils ne transitent pas les mains vides. Une partie de la marchandise — pertes acceptées, rémunération des relais locaux, stock de sécurité — reste sur place. Et ce reliquat, qui n'était pas destiné au marché camerounais, finit par l'inonder progressivement.
Jeune Afrique le documente avec précision : la hausse des flux internationaux à travers les infrastructures camerounaises a mécaniquement provoqué une augmentation de la disponibilité et de la consommation de drogues dures à Douala même. Une réalité qui a explosé aux yeux du grand public en septembre 2024, lorsqu'une vaste opération dans plusieurs quartiers populaires de la ville — la gare routière, le carrefour Abattoir, le quartier Bépanda — avait conduit à l'interpellation de près de 200 personnes impliquées dans la vente ou la consommation de stupéfiants.
Ce que révèle l'enquête du magazine, c'est que cette contamination n'est ni aléatoire ni récente. Les réseaux identifiés par les enquêteurs camerounais s'appuient sur une logistique locale rodée, des intermédiaires en chair et en os, des circuits de distribution qui épousent la géographie sociale de la ville. Dans le quartier de Makepe, en janvier 2026, deux ressortissants étrangers ont été interpellés avec 5 kg de cocaïne estimés à 75 millions de francs CFA. Ces arrestations ne sont pas des coups de chance. Elles révèlent l'existence de cellules installées, actives, et dont l'ancrage local est suffisamment profond pour résister aux coups de filet ponctuels.
Selon Jeune Afrique, le présumé organisateur du réseau identifié dans la saisie de 2,5 tonnes du 20 février — Ogou Umeh Victor, un ressortissant étranger installé à Douala depuis 2012 — avait précisément mis en place un tel système : des intermédiaires chargés d'écouler la marchandise auprès de revendeurs dans plusieurs villes du pays. Douala comme base. Le reste du Cameroun comme débouché.
Derrière les chiffres et les procédures judiciaires, il y a des visages. Ceux d'une jeunesse urbaine, souvent déscolarisée ou au chômage, qui constitue à la fois la clientèle cible et la main-d'œuvre bon marché des réseaux. Le "thaï" ou "caillou" — dérivé de la cocaïne évoqué dans l'enquête de Jeune Afrique — s'est progressivement imposé dans certains quartiers comme une drogue accessible, dont les effets dévastateurs sur la santé mentale et physique des consommateurs sont bien documentés dans d'autres contextes africains, notamment en Afrique de l'Ouest avec le kush.
Douala n'est pas encore Lagos ou Freetown. Mais les signaux d'alerte s'accumulent. Et la fenêtre pour agir, en amont, sur la prévention, l'encadrement de la jeunesse et le traitement des dépendances, se referme à mesure que les réseaux s'enracinent.
L'incinération de 2,5 tonnes de stupéfiants sous les yeux des caméras, le 24 février 2026, est un signal positif. Mais Jeune Afrique pose la question que les autorités camerounaises tardent à formuler publiquement : la stratégie de répression suffit-elle, quand les causes profondes de l'ancrage local du trafic — précarité, corruption, porosité institutionnelle — ne sont pas traitées en parallèle ?
Douala est une grande ville. Elle a la résilience des métropoles africaines, leur énergie, leur capacité d'absorption. Mais aucune ville ne résiste indéfiniment à un trafic qui génère chaque année des centaines de milliards de francs CFA, corrompt les institutions censées l'endiguer, et trouve dans sa propre population les relais dont il a besoin pour prospérer.