474,5 millions de francs CFA arrachés en quelques années, des troupeaux massacrés, des familles exsangues : Jeune Afrique révèle comment l'économie de la rançon instaurée par les séparatistes ambazoniens a méthodiquement détruit le tissu économique d'une communauté entière.
C'est un document que personne, dans les couloirs feutrés de Yaoundé, ne souhaitait voir circuler. Un bilan chiffré, précis, accablant, que Jeune Afrique a pu consulter en exclusivité, et qui dresse pour la première fois une comptabilité exhaustive des exactions économiques commises contre la communauté mbororo dans sept divisions du Nord-Ouest camerounais depuis le déclenchement de la crise anglophone en 2016.
Le verdict est sans appel : 474,5 millions de francs CFA ont été versés sous forme de rançons à des groupes séparatistes ambazoniens. Au total, ce sont 11 941 personnes qui ont été victimes de violences ou d'extorsions, 303 morts recensés, 518 personnes enlevées, et un cheptel ravagé — 3 701 bovins et 1 784 autres têtes de bétail abattus ou saisis. Des chiffres qui ne représentent, selon plusieurs sources militaires et associatives, que la partie visible d'un iceberg.
Ce que révèle Jeune Afrique, c'est moins l'ampleur des violences — documentée depuis plusieurs années — que leur caractère systémique et structuré. D'après nos informations, les groupes armés séparatistes ont, dès 2018, mis en place un véritable système de taxation forcée des éleveurs mbororos, calqué sur les mécanismes de prélèvement que certains d'entre eux connaissaient déjà le long des axes de transhumance.
Chaque troupeau déplacé d'une zone à une autre dans le Donga-Mantung ou la Menchum doit désormais acquitter un « droit de passage ». Chaque chef de famille trop visible, trop prospère, devient une cible potentielle. Les enlèvements ne sont pas des actes isolés commis par des éléments incontrôlés : selon un rapport militaire que Jeune Afrique a pu consulter, ils sont, dans une majorité de cas, précédés d'un travail de renseignement visant à évaluer la solvabilité des familles visées.
« Ils savent combien nous avons. Ils savent le nombre de bêtes dans notre parc. Ils ont des informateurs dans les villages. Quand ils viennent, le chiffre qu'ils exigent n'est jamais au hasard. » — Hamidou*, éleveur dans l'arrondissement de Ndu, enlevé deux fois en 2024.
Hamidou n'est pas un cas isolé. Mohammed, lui, a été enlevé à quatre reprises, mutilé à coups de machette, et contraint à chaque fois de payer pour recouvrer la liberté. Son cas, emblématique, illustre la logique d'épuisement économique à l'œuvre : les rançons s'accumulent, les troupeaux fondent, les réserves s'érodent jusqu'à la ruine complète.
Jeune Afrique a pu recouper plusieurs témoignages et documents administratifs confirmant que le cheptel mbororo est désormais traité par certains groupes séparatistes comme une ressource de guerre à part entière. Les 3 701 bovins saisis ou abattus recensés dans le document consulté par notre rédaction représentent des pertes estimées à plusieurs centaines de millions de francs CFA supplémentaires, non comptabilisées dans les rançons versées en numéraire.
Dans certaines zones du Nord-Ouest, des commandants séparatistes auraient ainsi constitué leurs propres troupeaux, alimentés par les saisies opérées sur les éleveurs. Quelques-uns auraient même développé des circuits de revente transfrontaliers vers le Nigeria, transformant le bétail mbororo en devise d'approvisionnement en armes et en munitions.
Selon nos informations, l'armée camerounaise a identifié au moins trois filières actives de ce type dans l'arrondissement de Ndu et dans la zone frontalière de Nkambe. Des filières qui expliqueraient, en partie, la récurrence des attaques ciblant les éleveurs les plus mobiles, dont les troupeaux sont plus difficiles à protéger et plus faciles à disperser.
Adamou Amadou, président national de la Mbororo Social, Cultural and Development Association (Mboscuda), a transmis à plusieurs reprises des mémorandums aux autorités camerounaises et aux organisations internationales présentes dans la région. Des mémorandums restés, pour l'essentiel, sans suite.
Jeune Afrique a pris connaissance de l'un de ces documents, daté de septembre 2025, dans lequel l'association chiffre à plus de 60 000 le nombre de Mbororos ayant dû abandonner leurs zones d'élevage traditionnelles dans le Nord-Ouest depuis 2017, contraints à un exode vers des zones moins exposées, mais aussi moins productives. Ce déplacement massif représente, selon la Mboscuda, une perte économique structurelle dont les effets se feront sentir sur plusieurs générations.
« On parle de familles qui élevaient des bovins depuis cinq, six générations, confie Adamou Amadou à Jeune Afrique. En quelques années, certaines ont tout perdu. Ce n'est pas seulement une crise sécuritaire. C'est une destruction économique délibérée. »
Face à l'ampleur de ces pertes, le gouvernement camerounais est resté largement silencieux. Aucune politique d'indemnisation spécifique aux Mbororos n'a été annoncée. Les mécanismes de médiation mis en place dans le cadre du Grand Dialogue National de 2019 n'ont que très partiellement pris en compte les revendications de cette communauté.
D'après des sources proches du ministère de l'Élevage, des Pêches et des Industries Animales que Jeune Afrique a consultées, un projet de fonds de compensation destiné aux éleveurs victimes de la crise anglophone aurait été étudié en 2023, avant d'être abandonné faute d'arbitrage budgétaire. La communauté mbororo attend toujours.