Un document confidentiel de l'armée camerounaise, dont Jeune Afrique a pu prendre connaissance, lève le voile sur un système criminel structuré qui cible depuis des années les élites de la communauté Mbororo dans les régions du Nord et de l'Adamaoua. Signé du chef de bataillon Ngongalah Ngwa Afanwi Junior et adressé en juillet 2019 au ministre délégué à la Défense Joseph Beti Assomo, ce rapport décrit une véritable filière d'enlèvements, organisée, rentable et alimentée par des complicités locales.
Au cœur de ce réseau, un certain Harouna Hamadou, alias Badjouma, dont Jeune Afrique révèle le rôle central de logisticien : ravitaillement des ravisseurs, transport des hommes et acheminement des otages. Selon les aveux recueillis lors de l'enquête militaire, des éclaireurs se déplacent jusqu'à Ngaoundéré pour dresser des listes de Mbororos aisés, identifier leurs campements et leurs habitudes, avant de lancer des opérations minutieusement planifiées. Les cibles privilégiées sont les chefs traditionnels et les notables dont le rang social garantit des rançons élevées.
Les chiffres illustrent l'ampleur du phénomène. En octobre 2019, cinq commerçants mbororos kidnappés sur l'axe Touboro ont été libérés contre une rançon de plus de 24 millions de francs CFA, soit environ 36 700 euros, selon les informations révélées par Jeune Afrique. Mais l'argent versé ne garantit pas toujours la survie : Moussa Salihou, président régional de la Mboscuda pour la région du Nord, a été abattu en octobre 2024 malgré le paiement de la somme exigée par ses ravisseurs.
Ce système prospère en grande partie grâce à la porosité des frontières avec le Tchad et la République centrafricaine. Jeune Afrique établit un lien direct entre les violences subies par les Mbororos en RCA durant la guerre civile de 2013-2014 et le basculement de certains d'entre eux dans les rangs de Boko Haram, renforçant ainsi un amalgame dangereux entre communauté peule et jihadisme dans l'imaginaire sécuritaire camerounais.
Malgré les arrestations effectuées à la suite de l'enquête militaire de 2019, l'industrie des enlèvements n'a pas été démantelée. Les réseaux criminels continuent d'opérer en toute impunité, tandis que la communauté mbororo reste prise en étau entre des groupes armés qui la rançonnent et un État dont les forces de sécurité peinent — ou refusent — à la protéger efficacement.