Instrumentalisés à chaque cycle électoral, invisibles dans les institutions, certains éleveurs peuls envisagent désormais de prendre les armes. Une bombe à retardement que révèle Jeune Afrique.
Au Cameroun, il existe une communauté que l'on appelle quand il le faut, et que l'on oublie aussitôt après. Les Mbororos, ces éleveurs peuls dispersés du Septentrion aux régions anglophones, constituent une réserve électorale que les partis politiques — au premier rang desquels le RDPC au pouvoir — savent mobiliser avec une précision chirurgicale à l'approche de chaque scrutin. Mais une fois les urnes scellées, le silence retombe. Lourd. Systématique.
C'est Adamou Amadou, président national du Mboscuda — l'association de défense des Mbororos — et premier magistrat mbororo d'Afrique centrale, qui le dit sans détour dans les colonnes de Jeune Afrique : « Quand les élections approchent, tout le monde vient à nos devants pour obtenir nos voix. Mais après, on ne voit aucun député, aucun maire. » Un aveu cinglant sur le fonctionnement réel d'une démocratie où le suffrage universel ne garantit pas la représentation.
La communauté mbororo est pourtant numériquement significative, géographiquement stratégique et politiquement disciplinée. Ses chefs de campements exercent une autorité morale réelle sur les leurs. Ils savent peser sur un vote. Les partis le savent aussi. Mais cette influence ne se convertit jamais en postes, en budgets, ni en politiques publiques ciblées. La promesse faite au campement s'évapore à Yaoundé.
Mais c'est peut-être la révélation la plus explosive de l'enquête de Jeune Afrique qui devrait alerter les autorités : face à l'insécurité chronique dont sont victimes les Mbororos — enlèvements contre rançon, attaques des séparatistes ambazoniens dans le Nord-Ouest, incursions de groupes affiliés à Boko Haram dans le Septentrion — certains éleveurs ont déjà commencé à s'armer.
Adamou Amadou, qui affirme avoir saisi le Premier ministre Joseph Dion Ngute sans obtenir de réponse, lance un avertissement que Yaoundé ne devrait pas prendre à la légère : « Si les pasteurs prennent les armes pour se défendre, on va les traiter de terroristes. » Un cercle vicieux redouté : des victimes contraintes à la légitime défense, criminalisées en retour par un appareil sécuritaire qui, selon Jeune Afrique, utilise déjà certains Mbororos comme informateurs dans les zones de conflit — les exposant davantage encore à la méfiance et aux représailles.
Le silence de l'État face à cette situation est d'autant plus troublant que les attaques se multiplient. L'attaque de Guidado, survenue le 14 janvier 2026, illustre tragiquement cet abandon. Les Mbororos avaient pourtant pris soin, dès les premières heures de la crise anglophone en 2016, d'afficher leur neutralité. Neutralité que ni les séparatistes ambazoniens ni certains éléments des forces de sécurité n'ont respectée. « Nous sommes isolés, nous ne maîtrisons pas toujours l'anglais et le français. Nous devenons donc des cibles pour les deux parties en conflit », témoigne Saldori Youssouf, jeune Mbororo réfugié à Yaoundé, cité par Jeune Afrique.
Le tableau est celui d'une communauté prise en tenaille : trop peuls pour être pleinement camerounais aux yeux de certains, trop ruraux pour intéresser les élites urbaines, trop dispersés pour peser politiquement seuls. Une équation explosive, dont la résolution ne peut plus attendre.