Entre la communauté rurale des éleveurs peuls et les Foulbés urbains qui prétendent la représenter, Jeune Afrique lève le voile sur une imposture sociale aux conséquences dramatiques.
Ils portent le même héritage peul, parfois la même langue, souvent le même prénom. Mais entre les Mbororos des campements et les Foulbés des villes, il y a un monde. Un monde que certains ont appris à exploiter, au détriment de ceux que les premières lignes de l'État et les organisations humanitaires prétendent aider. C'est l'un des angles les plus méconnus — et les plus dérangeants — de l'enquête publiée par Jeune Afrique sur la communauté mbororo au Cameroun.
Saldori Youssouf, jeune Mbororo ayant fui Bamenda pour Yaoundé, formule l'accusation avec une clarté désarmante dans les révélations de Jeune Afrique : « Les vrais Mbororos sont ceux qui vivent en brousse. » Or, lorsque l'État camerounais souhaite dialoguer avec eux, il s'adresse à des élites urbaines — souvent foulbées — qui revendiquent cette identité sans en partager le quotidien ni les souffrances.
La conséquence est directe et ravageuse : les rares aides de l'État destinées aux Mbororos ruraux sont captées par ces intermédiaires autoproclamés. « Pendant qu'ils profitent, nous souffrons », dénonce Saldori, dans des propos rapportés par Jeune Afrique. Une captation qui aggrave une marginalisation déjà profonde, et qui prive les éleveurs des campements de ressources qui leur sont, en droit, destinées.
Cette confusion entre Mbororos et Foulbés n'est pas le fruit du hasard. Elle est le produit d'une administration camerounaise qui traite les communautés pastorales peules comme un bloc homogène, sans en percevoir les fractures internes. Les Foulbés, mieux intégrés aux réseaux urbains, économiques et administratifs, ont su occuper les espaces institutionnels là où les Mbororos, majoritairement analphabètes en langues officielles, sont restés en marge.
Selon l'enquête de Jeune Afrique, cette invisibilisation est encore aggravée par des réflexes de méfiance à l'égard de l'État. Dans certains campements, des familles hésitent à s'enrôler sur les listes électorales ou simplement à voter, par peur des contrôles routiers et des humiliations infligées par les forces de l'ordre. Un rejet de l'État qui nourrit lui-même l'absence de représentation, dans un cercle vicieux difficile à briser.
Paradoxe douloureux : la communauté mbororo n'est pas dénuée de ressources humaines. Comme le révèle Jeune Afrique, Adamou Amadou lui-même, président du Mboscuda, se décrit comme « le premier magistrat mbororo en Afrique centrale ». D'autres cadres, professeurs, diplomates sont issus de cette communauté. Mais leur ascension sociale ne leur ouvre pas les portes des cercles de décision. Ils restent des exceptions dans un système qui ne les a pas vraiment intégrés.
Il y a aussi le destin lumineux de Jubainatou Sali, orpheline devenue la première Mbororo à servir sous l'uniforme de l'armée américaine — une trajectoire qui, rapporte Jeune Afrique, « a déchiré l'image d'un peuple de la brousse pris en étau ». Ou encore Adamu Issa Buba, vainqueur de la Mount Cameroon Race of Hope en 2023, suivi par Hamadou Ibrahim lors de l'édition 2026. Des victoires qui donnent à voir une communauté capable, compétitive, résiliente. Mais que les podiums sportifs ne peuvent suffire à sortir de la marginalisation politique et sociale.
Jeune Afrique ne tranche pas, mais pose les termes d'un débat urgent : comment l'État camerounais peut-il enfin reconnaître les Mbororos dans leur singularité propre, distincte des Foulbés ? Comment s'assurer que les aides leur parviennent effectivement ? Et surtout, comment mettre fin à cette imposture de représentation qui laisse les plus vulnérables sans voix ni recours ?
Des questions qui restent, pour l'heure, sans réponse officielle à Yaoundé. Pendant ce temps, dans les campements du Septentrion, du Nord-Ouest et de l'Est, les Mbororos continuent d'attendre. Et de souffrir.