L'histoire retiendra la cruauté du symbole. Cavaye Yeguie Djibril, qui présidait l'Assemblée Nationale du Cameroun depuis 34 ans, aura été chassé du perchoir par le geste même qui incarnait sa dévotion absolue au régime : le stylo qu'il avait offert à Paul Biya lors de sa prestation de serment, et avec lequel le chef de l'État a signé ou avalisé la décision mettant fin à son règne parlementaire, est devenu, selon la formule désormais célèbre du quotidien Le Témoin dans son édition du 18 mars 2026, l'arme de sa propre exécution politique. « Dégommé par son propre stylo » : difficile de trouver plus juste résumé de la fin de règne d'un homme qui a construit 34 ans de pouvoir sur la loyauté, et qui en a reçu en retour la brutalité nue.
Offrir un stylo à un chef de l'État lors de sa prestation de serment, c'est bien plus qu'un cadeau de protocole. C'est un geste de vassalité codifié : je vous offre l'instrument de votre pouvoir, et par là même, je vous offre ma soumission. Pendant 34 ans, Cavaye Yeguie Djibril a incarné cette posture mieux que personne — votant toutes les lois, validant toutes les révisions constitutionnelles, présidant toutes les sessions sans jamais lever une seule objection au palais d'Etoudi.
Ce stylo, symbole de son allégeance totale, s'est retourné contre lui avec une précision chirurgicale. La décision de le remplacer par Théodore Datouo a été transmise par le Secrétaire Général du RDPC Jean Nkuete — sans que Paul Biya lui ait dit un seul mot directement. Un dernier affront : même l'annonce de sa mise à l'écart ne lui a pas été faite par la main qui tenait ce stylo.
Le journal Le Témoin saisit avec une précision mordante l'ironie tragique de cet épilogue. Cavaye quitte la scène non pas après un coup d'éclat, non pas emporté par une vague d'opposition, mais balayé par la logique même du système qu'il a servi sans réserve — un système qui n'a de gratitude pour personne et qui, lorsqu'il n'a plus besoin d'un homme, l'écarte avec la même indifférence qu'un stylo usé.
Dans un ultime sursaut de dignité, Cavaye aurait tenté de résister, arguant que « Paul Biya ne lui a rien dit ». Une phrase pathétique et révélatrice à la fois : même à 86 ans, même après trois décennies et demie au perchoir, l'homme cherchait encore la validation de celui à qui il avait tout donné. Elle ne vint pas.
Le sort de Cavaye Yeguie Djibril s'inscrit dans une longue tradition du pouvoir camerounais, où les serviteurs les plus dévoués finissent souvent par être consumés par le feu auquel ils ont si longtemps alimenté le combustible. Ahmadou Ahidjo l'avait dit dès 1984 : « Je reconnais humblement m'être trompé sur la personne que j'avais estimée, protégée, comblée et portée tout seul à la tête de l'État. » Cavaye, lui, ne pourra même pas se payer le luxe de cette amertume publique.
Son stylo, lui, appartient désormais à l'histoire. Comme le régime qu'il a servi.